{"id":714,"date":"2017-07-03T16:12:07","date_gmt":"2017-07-03T14:12:07","guid":{"rendered":"http:\/\/sandrinewillems.com\/?page_id=714"},"modified":"2017-07-03T16:19:25","modified_gmt":"2017-07-03T14:19:25","slug":"lamaryllis-et-la-misere","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/sandrinewillems.com\/?page_id=714","title":{"rendered":"L&rsquo;amaryllis et la mis\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p>&#8211; Et vous, Monsieur\u2026<br \/>\n&#8211; Moi je ne suis pas un Monsieur.<br \/>\n&#8211; Peu importe, mais comment gagnez-vous votre vie\u00a0?<br \/>\n&#8211; Ma vie je ne l\u2019ai pas gagn\u00e9e mais perdue.<br \/>\n&#8211; Allez-vous me r\u00e9pondre\u00a0? Que faites-vous dans la vie\u00a0?<br \/>\n&#8211; Moi Monsieur je ne suis pas dans la vie, je suis dans ce jardin.<br \/>\n&#8211; Ne me direz-vous pas quel est votre m\u00e9tier\u00a0?<br \/>\n&#8211; Je suis mall\u00e9ologue, pour vous servir.<br \/>\n&#8211; Pardonnez-moi, c\u2019est un mot que je n\u2019entends pas.<br \/>\n&#8211; Restez donc sourd\u00a0; pour ma part je demeurerai sp\u00e9cialiste des mauvaises herbes \u2013 ou si vous pr\u00e9f\u00e9rez, botaniste de terrains vagues.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 ce que je n\u2019ai jamais dit, parce que personne ne me l\u2019a demand\u00e9. Mais comme j\u2019ai commenc\u00e9, autant finir.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait ma m\u00e8re, qui soignait ce jardin, comme elle e\u00fbt soign\u00e9 un enfant, ou mieux, en tout cas mieux que moi. Un enfant qu\u2019elle aurait eu de Monsieur, et que comme tel elle ne pouvait que me pr\u00e9f\u00e9rer. Je ne sais d\u2019ailleurs si en ce temps ce n\u2019\u00e9tait pas davantage \u00e0 ces plantes qu\u2019\u00e0 leur propri\u00e9taire qu\u2019allait ma jalousie. Parfois, pour me faire plaisir, elle sous-entendait que j\u2019\u00e9tais le fils naturel du Ma\u00eetre. Mais je ne pus jamais le croire, elle m\u2019en aurait ch\u00e9ri de toute autre mani\u00e8re. Je ne veux pas dire par l\u00e0 qu\u2019elle ne m\u2019aimait pas; simplement je ne sais pas. Sait-on jamais comment notre m\u00e8re nous a aim\u00e9.<\/p>\n<p>Elle arrosait donc les grosses roses de Monsieur, et arrachait les herbes folles, tra\u00e7ant des parterres au cordeau et des pelouses pareilles \u00e0 des tapis, parce que Monsieur aimait l\u2019ordre. Mais elle avait le go\u00fbt, et l\u2019habilet\u00e9, de m\u00e9nager dans l\u2019ombre quelques coins de sauvagerie, qui rendaient aux roses leur piquant. Ponctuant la monotonie gazonni\u00e8re, de petites friches s\u2019\u00e9levaient, comme un cri au milieu d\u2019un po\u00e8me, d\u2019o\u00f9 lui viendrait sa plus haute po\u00e9sie. Elle y laissait prolif\u00e9rer pissenlits et \u0153illets des champs, dont le parfum, qui sait encore cela, est tellement plus puissant que celui des \u0153illets des villes. Si elle n\u2019avait pas lu les Bucoliques de Virgile, elle en avait la sagesse, et en particulier cet art d\u2019aimer qu\u2019inculque la pratique des plantes. Car n\u2019\u00e9taient-ce pas ces petits d\u00e9sordres qui charmaient Monsieur, sans m\u00eame qu\u2019il en e\u00fbt conscience\u00a0? N\u2019\u00e9tait-ce pas cette d\u00e9sob\u00e9issance innocente et secr\u00e8te, qui l\u2019initiait au plaisir de cesser d\u2019\u00eatre ma\u00eetre\u00a0? Et ceci sans perdre la face, puisque ces \u00eelots vierges se tenaient sous le couvert des arbres. Comme c\u2019\u00e9tait mon p\u00e8re qui les taillait, ces arbres, ma m\u00e8re lui disait de m\u00e9nager aussi, par-ci par-l\u00e0, quelque branche basse, afin de cacher ses \u0153uvres \u2013 et peut-\u00eatre ses \u00e9bats avec le Ma\u00eetre. Bien s\u00fbr, l\u00e0 non plus je ne suis s\u00fbr de rien, sinon de la r\u00e9solution de mon p\u00e8re, dans son refus de voir. A moins que ce ne f\u00fbt simple niaiserie.<\/p>\n<p>Il s\u2019appliquait donc \u00e0 parfaire ses taillis, comme pierres polies, en particulier les haies de buis de ce labyrinthe qui \u00e9tait le joyau de Monsieur, et la cime de son caprice. Jamais ses lignes n\u2019\u00e9taient assez lisses, \u00e0 toute heure il le faisait retailler, la moindre brindille qui e\u00fbt d\u00e9pass\u00e9 aurait \u00e9t\u00e9 tenue pour un crime. Elles \u00e9taient plus hautes que moi, ces haies, et souvent je m\u2019y cachai, quand j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 m\u2019\u00e9gailler ailleurs. Elle avait tellement peur, ma m\u00e8re, que je n\u2019ab\u00eeme une feuille de ses roses \u2013 \u00e0 moins que ce ne f\u00fbt autre chose qu\u2019\u00e0 mes regards elle craignait de r\u00e9v\u00e9ler. Aussi m\u2019envoyait-elle promener dans les champs, ne craignant point, par contre, que je me perde, ou que je fasse une mauvaise rencontre, ou plus probablement encore, que je me sente bien seul, sans elle ni le moindre camarade de jeu, autre que les chardons ou les chardonnerets.<\/p>\n<p>Quand je n\u2019\u00e9chappais pas \u00e0 la corv\u00e9e de cette errance, \u00e0 cette \u00e9cole buissonni\u00e8re qui me faisait r\u00eaver aux livres de Monsieur, je n\u2019avais qu\u2019un d\u00e9sir\u00a0: r\u00e9colter le plus de fleurs que je pourrais ramener \u00e0 ma m\u00e8re. Pas de fleurs coup\u00e9es, certes, elle m\u2019avait appris comme est pr\u00e9cieuse leur si fragile vie\u00a0; je les tirais de terre avec toutes leurs racines, ou plus doucement encore pr\u00e9levais de leur c\u0153ur quelques graines infimes. Pour les froisser j\u2019attendais qu\u2019elles fussent fan\u00e9es; je sens encore sous mes doigts le picotement de leurs p\u00e9tales, et cette impression d\u2019\u00eatre une petite brute, qui face \u00e0 une fleur ne sait que la broyer. Et cet \u00e9tonnement, aussi, que ce f\u00fbt de cette poussi\u00e8re que surgirait la vie.<\/p>\n<p>Quand ma m\u00e8re recueillait mes troph\u00e9es, entre ses mains rosies par le travail des fleurs, il me semblait qu\u2019un instant, \u00e0 ses yeux, je prenais presque plus de valeur que ses rosiers. Dans ces graines d\u00e9j\u00e0 elle voyait des corolles, et dans ces racines des arbres. Ce seraient ces cadeaux d\u2019enfant qui s\u00e8meraient le trouble dans les parterres du Ma\u00eetre. Comment n\u2019aurais-je pas pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 ses pivoines lourdes la gr\u00e2ce de mes bleuets et de mes coquelicots\u00a0? Un jour, j\u2019avais trouv\u00e9 des coquelicots jaunes, moi jusque-l\u00e0 je ne savais m\u00eame pas que \u00e7a existait, j\u2019\u00e9tais plus fier que si j\u2019avais ramen\u00e9 une brass\u00e9e de tr\u00e8fles \u00e0 cinq feuilles, et ma m\u00e8re eut du mal \u00e0 ne pas para\u00eetre aussi \u00e9mue que moi. Elle en r\u00e9pandit dans tous ses jardinets secrets, et en ces p\u00e9tales d\u2019or qui croissaient, je contemplais mes tr\u00e9sors qui prolif\u00e9raient. Elles me faisaient bien rire, les riches terres de Monsieur, o\u00f9 ne poussaient que des fleurs qui ne passaient pas l\u2019hiver, les miennes r\u00e9sisteraient m\u00eame \u00e0 la gr\u00eale, vu qu\u2019on avait pris soin de les replanter en terre pauvre. Telle est l\u2019ironie de la nature, qui contre l\u2019injustice des hommes, en n\u2019accordant ses fleurs champ\u00eatres qu\u2019aux plus maigres des sols. Ma m\u00e8re n\u2019ignorant pas ces lois paradoxales, je lui rapportais de la terre de montagne, et dans ce qu\u2019elle engendrait je prenais ma revanche sur le Ma\u00eetre. \u201c\u00a0Qu\u2019ensemence-t-il cet impuissant, qui sans ma m\u00e8re n\u2019aurait pas seulement un bourgeon, et apr\u00e8s tant de cabrioles dans son labyrinthe, n\u2019est m\u00eame pas capable de me donner un fr\u00e8re?\u00a0\u201d Mais cela je ne dus le penser que plus tard, j\u2019ignorai si longtemps comment se font les enfants, croyant que toutes les graines s\u2019apportaient par le vent, ou par la main de mioches.<\/p>\n<p>Monsieur lui-m\u00eame s\u2019\u00e9tant particuli\u00e8rement \u00e9pris de mes coquelicots jaunes, ce furent sans doute ces fleurs incongrues qui valurent \u00e0 ma m\u00e8re le peu d\u2019amour qu\u2019il eut pour elle. D\u2019\u00eatre \u00e0 la racine de cet amour me consolait pas de n\u2019en \u00eatre point le fruit. D\u2019ailleurs, si je ne portais pas le nom du Ma\u00eetre, ma m\u00e8re m\u2019avait donn\u00e9 un pr\u00e9nom bien trop noble pour \u00eatre de paysan. Et lorsqu\u2019elle ne feignait pas de m\u2019avoir donn\u00e9 pour p\u00e8re un comte, elle me disait qu\u2019un tel pr\u00e9nom ne pourrait que m\u2019attirer les faveurs du Seigneur. Celui-ci, certes, en passant me lan\u00e7ait parfois une friandise qu\u2019il n\u2019avait pas mang\u00e9e. Mais \u00e0 peine baissait-il le regard jusqu\u2019\u00e0 moi\u00a0; et moi, sa mignardise je ne la ramassais pas. A moins que ce ne f\u00fbt sous les yeux de ma m\u00e8re\u00a0; alors il fallait bien faire semblant de s\u2019extasier, et garder pour plus tard cette manne des cieux. Apr\u00e8s quoi, quand je serais seul dans les champs, je l\u2019enterrerais plus profond\u00e9ment que la souche d\u2019un ch\u00eane. Ou bien j\u2019irais l\u2019offrir \u00e0 la petite fille du Ma\u00eetre, dans ma d\u00e9risoire candeur, sans r\u00e9aliser qu\u2019elle \u00e9tait abreuv\u00e9e de pareilles douceurs. Son m\u00e9pris, plus cinglant encore que celui de son p\u00e8re, ne tarda pas \u00e0 me le signifier. Et si le p\u00e8re, dans son indiff\u00e9rente bienveillance, me jetait des drag\u00e9es, sa fille, elle, me jeta des cailloux. Si elle avait su, la perfide, que je les gardais comme des saphirs, sans doute e\u00fbt-elle cess\u00e9. Et puis ses petites pierres je savais les \u00e9viter, c\u2019\u00e9taient ses mots qui me blessaient le plus\u00a0: \u201c\u00a0Alors, rejeton de jardinier, c\u2019est quoi encore, ton nom de prince\u00a0?\u00a0\u201d Peut-\u00eatre est-ce \u00e0 cause d\u2019elle que me prit cette passion des noms, et le r\u00eave de devenir, par eux, une esp\u00e8ce de prince. Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que son nom \u00e0 elle fut un des premiers \u00e0 me faire r\u00eaver\u00a0: \u201c\u00a0Eglantine\u00a0\u201d. S\u2019\u00e9tait-il aper\u00e7u, son p\u00e8re, que par ces trois syllabes, il avait reproduit les noces que ma m\u00e8re c\u00e9l\u00e9brait dans ses jardins\u00a0? Eglantine\u00a0: n\u2019\u00e9tait-ce pas l\u2019union de ses roses d\u2019aristocrate et de nos fleurs des champs\u00a0? Ma m\u00e8re m\u2019apprit vite que les rosiers ne sont que rejetons d\u2019\u00e9glantiers. Et lorsque je sus qu\u2019en latin l\u2019\u00e9glantine se dit \u201c\u00a0rose des chiens\u00a0\u201d, je dus me mordre la langue pour ne pas r\u00e9pliquer aux sarcasmes de la fillette. On m\u2019avait ordonn\u00e9 de toujours \u00eatre gentil avec elle, parce que sa m\u00e8re \u00e9tait morte quand elle \u00e9tait n\u00e9e. H\u00e9las ce pr\u00e9nom de rose sauvage lui convenait si bien, entre la dentelle de sa peau et les \u00e9pines de ses propos, que je m\u2019enamourai d\u2019elle comme ma m\u00e8re de Monsieur. Elle paraissait tellement faite pour moi, si voisine, presque s\u0153ur, en m\u00eame temps qu\u2019inaccessible. Est-ce elle qui me donna le d\u00e9sir d\u2019aller chercher au loin des fleurs qui enfin me seraient proches?<\/p>\n<p>Puisque cette petite fille ne voulait pas de moi, et que pour jouer il n\u2019y en avait pas d\u2019autre, je r\u00e9solus de me prendre pour amie une plante que j\u2019\u00e9l\u00e8verais. Et lors d\u2019une de mes promenades, quand j\u2019entrevis des feuilles rouges comme p\u00e9tales de rose, mais un peu trop rustaudes pour \u00eatre dignes de ma m\u00e8re, je d\u00e9cidai de les cueillir pour moi. Comme elles s\u2019enla\u00e7aient \u00e0 de petites feuilles vertes, je ne voulus pas les s\u00e9parer, et d\u00e9racinai ces deux plantes qui deviendraient mes pupilles. En bon tuteur, lorsque devant l\u2019enceinte du jardin je les remis en terre, je les accrochai \u00e0 une brindille de bois, pour qu\u2019elles s\u2019\u00e9l\u00e8vent droit vers le ciel. Toutes deux, habitu\u00e9es \u00e0 la libert\u00e9, refus\u00e8rent d\u2019abord l\u2019appui que je leur offrais, et pour mieux s\u2019en \u00e9carter, pouss\u00e8rent \u00e0 l\u2019horizontale. Puis la verte s\u2019aper\u00e7ut que par l\u00e0 elle n\u2019irait pas loin, et s\u2019approcha, comme pour voir, de mon bout de bois. Vu qu\u2019elle s\u2019en porta mieux, elle pers\u00e9v\u00e9ra, et enfin l\u2019enla\u00e7a, s\u2019abandonnant \u00e0 lui comme jadis \u00e0 sa compagne. De se laisser aller ainsi, elle put se redresser \u2013 m\u2019enseignant, si j\u2019avais su l\u2019entendre, que sans un autre on peut rarement survivre. Pour que ce soit plus clair encore, son amie rouge, enorgueillie peut-\u00eatre de sa couleur, s\u2019ent\u00eata dans sa qu\u00eate solitaire, et ne tarda gu\u00e8re \u00e0 d\u00e9p\u00e9rir. Au bout d\u2019une semaine, ses lambeaux rouges, exsangues, avaient rejoint la terre. Tandis que tristement je ramassais ces d\u00e9bris, pour faire plus de place \u00e0 la verte, ma m\u00e8re me surprit, et ne put s\u2019emp\u00eacher de rire\u00a0: \u201c\u00a0D\u00e9cid\u00e9ment, on peut dire que tu as les doigts verts\u00a0! M\u00eame une mis\u00e8re, tu n\u2019es pas capable de la faire vivre\u2026\u00a0\u201d Ainsi ma belle plante rouge n\u2019\u00e9tait qu\u2019une mis\u00e8re. \u201c\u00a0Et la verte, demandai-je, pour lui cacher les larmes qui me montaient aux l\u00e8vres, comment s\u2019appelle-t-elle\u00a0?\u00a0\u201d \u201c\u00a0Pareil\u2026 tu sais, des mis\u00e8res il y en a de toutes les couleurs \u2013 sois heureux tant que tu ne tombes pas sur la noire\u00a0!\u00a0\u201d Et son rire repartit de plus belle. Moi je regardais ces doigts si peu verts, me sentant si peu fils de ma m\u00e8re, de d\u00e9pit et de honte aussi rouge que ma mis\u00e8re. Ce fut alors que me vint l\u2019id\u00e9e d\u2019aborder autrement les plantes\u00a0: au lieu de me salir les mains \u00e0 leurs racines, comme ma m\u00e8re, ou comme mon p\u00e8re de m\u2019\u00e9corcher \u00e0 leurs branches, moi j\u2019\u00e9tudierais leurs finesses, et leurs patronymes latins, tels qu\u2019ils s\u2019inscrivaient au bas des gravures qui peuplaient le ch\u00e2teau de Monsieur, et que j\u2019allais scruter, par la fen\u00eatre, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 je savais le Ma\u00eetre dans un de ses bosquets, en compagnie de ma m\u00e8re ou d\u2019une autre de ses servantes. Ce fut donc ce jour-l\u00e0, que je r\u00e9solus de devenir botaniste.<\/p>\n<p>En attendant, je continuais \u00e0 prendre des le\u00e7ons aupr\u00e8s de ma mis\u00e8re. Consid\u00e9rant les feuilles rachitiques, et mouchet\u00e9es de brun, qui entouraient sa souche, je m\u2019\u00e9merveillais de celles, opulentes et crevant de s\u00e8ve, qui couronnaient ses plus hautes tiges. Loin de m\u2019attribuer, apr\u00e8s mes d\u00e9boires aupr\u00e8s de sa s\u0153ur, le m\u00e9rite d\u2019une telle sant\u00e9, je n\u2019\u00e9prouvais que gratitude pour la cl\u00e9mence de la nature, qui \u00e0 une origine si maigre, accorde une suite si fastueuse. Et je m\u2019effor\u00e7ais d\u2019y voir un pr\u00e9sage, concernant ma propre destin\u00e9e. Comme il serait po\u00e9tique, \u00e9minent botaniste, de me repencher, telle une tige compatissante, sur mon humble pass\u00e9, et en t\u00eate de mon autobiographie, de d\u00e9clarer que j\u2019\u00e9tais fils de jardinier\u00a0! Mon pr\u00e9nom de prince, alors, n\u2019en para\u00eetrait que plus grand, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celui d\u2019Eglantine, que j\u2019aurais \u00e9pous\u00e9e.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re ayant alors \u00e0 d\u00e9fricher une terre, que Monsieur venait d\u2019acheter dans une autre province, je dus l\u2019accompagner. Pour l\u2019aider, me dit-on\u00a0; plus s\u00fbrement, vu les dons qu\u2019on me savait aux travaux de la terre, pour laisser \u00e0 ma m\u00e8re une semaine de paix, et de pleine frivolit\u00e9 \u2013 si du moins le caprice du Ma\u00eetre, cette semaine-l\u00e0, daignait se tourner vers elle. Quoi qu\u2019il en f\u00fbt je dus partir, et lui demander d\u2019arroser ma mis\u00e8re. Je craignais qu\u2019elle ne refus\u00e2t, n\u2019avait-elle pas assez de son jardin, pour se pr\u00e9occuper d\u2019une herbe qui avait pris, quasiment par hasard, en dehors du rempart? Mais tout de m\u00eame, cette mis\u00e8re j\u2019en avais pris soin, durant des semaines, et ma m\u00e8re connaissait trop ce qui nous lie \u00e0 une plante d\u00e9pendant de nos mains, pour laisser d\u00e9p\u00e9rir la mienne. Je ne sais ce qu\u2019elle lui fit\u00a0; mais quand je la revis, je crus que ma mis\u00e8re \u00e9tait devenue folle. Ses tiges s\u2019\u00e9lan\u00e7aient en tous sens, h\u00e9riss\u00e9es de feuilles \u00e9normes, vertes \u00e0 bl\u00eamir \u2013 et moi qui avant de partir \u00e9tait si fier de la voir survivre, je compris ce que c\u2019est que d\u2019avoir les doigts verts. Ma m\u00e8re, en outre, devinant la peine que j\u2019avais eue \u00e0 perdre ma mis\u00e8re rouge, en avait recueilli, je ne sais o\u00f9, une nouvelle bouture, qu\u2019elle avait plong\u00e9e, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la verte, dans un bocal plein d\u2019eau. Fut-ce pour mieux me d\u00e9montrer que \u00e7a ne tient \u00e0 rien, ce don qu\u2019on a ou non pour faire cro\u00eetre les plantes, et qu\u2019elles se dess\u00e8chent si c\u2019est Jacques qui les abreuve, alors qu\u2019elles rayonnent si Jean simplement les effleure\u00a0? En tout cas cette mis\u00e8re rouge, dans son eau, que donc ma m\u00e8re ne devait m\u00eame pas arroser, non seulement \u00e9tendait ses racines comme dans la meilleure des terres, mais fleurissait. Moi j\u2019avais choisi ces plantes-l\u00e0 pensant qu\u2019elles n\u2019avaient pas de fleurs, craignant de ne pas savoir les faire s\u2019\u00e9panouir, ne voulant pas encourir ce verdict \u2013 ignorant encore que cela n\u2019existe pas, des plantes qui n\u2019ont pas de fleurs, il n\u2019y a que les abrutis comme moi qui ne savent pas les voir \u2013 et l\u00e0 ma m\u00e8re me jetait au visage que m\u00eame une mis\u00e8re, \u00e7a peut donner la plus jolie des violettes. A nouveau j\u2019en aurais pleur\u00e9, mais il fallait lui dire merci, pour ses soins et cette bouture qui n\u2019attendait plus qu\u2019une terre, pour devenir un buisson de fleurs. \u201c\u00a0Et moi, Maman, qui pense parfois que tu ne m\u2019aimes pas\u2026\u00a0\u201d Mais cela heureusement que je ne le dis pas, quand je relevai les yeux sur elle, je vis que c\u2019\u00e9tait elle qui pleurait. De fait le Seigneur, durant cette semaine, n\u2019avais pas d\u00fb porter ses regards sur elle. \u201c\u00a0Maman\u2026\u00a0\u201d mais devant ces yeux aussi rouges que le bout de ses doigts, et ces larmes qu\u2019elles versait pour un autre, je me sentais plus impuissant encore que devant une mis\u00e8re qui se tache de brun. Ce que j\u2019aurais donn\u00e9 pour qu\u2019il l\u2019aime, le Ma\u00eetre, ne voyait-il pas comme elle \u00e9tait belle, aussi aveugle que moi devant les fleurs discr\u00e8tes \u2013 moi qui ne voyais plus rien hors de cette lueur, cette larme qui scintillait sur sa joue, que je n\u2019osais pas embrasser. \u201c\u00a0Si tu savais jusqu\u2019o\u00f9 j\u2019irais, pour trouver la fleur qui te ferait ch\u00e9rir de ce rustre, qui ne sait rester fid\u00e8le aux coquelicots jaunes \u2013 mais tu verras, je te l\u2019apporterai, cette corolle qui te l\u2019attachera, \u00e0 tout jamais.\u00a0\u201d Et ce fut ce jour-l\u00e0 que je d\u00e9cidai, sans pour autant m\u2019en rendre compte, de m\u2019en aller \u00e0 l\u2019autre bout du monde, pour d\u00e9couvrir des fleurs auxquelles nul ne peut r\u00e9sister.<\/p>\n<p>Mes explorations me men\u00e8rent d\u00e9j\u00e0 au fond d\u2019un souterrain, dont par hasard j\u2019avais trouv\u00e9 l\u2019entr\u00e9e dans le jardin. Ma m\u00e8re m\u2019ayant dit de jouer hors de l\u2019enceinte, une fois de plus j\u2019avais d\u00e9sob\u00e9i, et m\u2019\u00e9tais cach\u00e9 sous un bosquet de pommiers. Avec des pommes pourries, j\u2019avais dessin\u00e9 une marelle, et tandis que j\u2019y sautillais, sous mon pied le sol c\u00e9da brusquement. Recouverte par l\u2019herbe et les feuilles, une galerie s\u2019ouvrait l\u00e0. Bien s\u00fbr je m\u2019y lan\u00e7ai, persuad\u00e9 de d\u00e9couvrir en elle quelque continent englouti, dont je ram\u00e8nerais les ors et les secrets. Je trouvai mieux\u00a0: c\u2019\u00e9tait aux caves de Monsieur que conduisait ce chemin, qui tra\u00e7ait sous la terre le m\u00eame d\u00e9dale que son labyrinthe sous le ciel. Aussit\u00f4t je craignis d\u2019y tomber sur le Ma\u00eetre avec l\u2019une de ses ma\u00eetresses \u2013 mais sans doute ignorait-il lui-m\u00eame ce passage qu\u2019avaient ouvert ses anc\u00eatres. Une autre trappe, cependant, depuis le ch\u00e2teau devait y donner acc\u00e8s, puisqu\u2019\u00e9taient entrepos\u00e9s l\u00e0 quelques tonneaux de vin, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019outils de jardinage. Ceux-ci \u00e9taient trop vermoulus pour \u00eatre \u00e0 mes parents, mais les parents de ma m\u00e8re, qui d\u00e9j\u00e0 s\u2019occupaient du jardin, avaient d\u00fb s\u2019en servir. Je t\u00e2tais donc ces cisailles et ces r\u00e2teaux, en qu\u00eate d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation, sur ces grands-parents dont je ne savais presque rien. Le p\u00e8re de ma m\u00e8re \u00e9tait mort avant ma naissance, et sa m\u00e8re n\u2019avait eu que le temps de me prendre sur ses genoux. J\u2019imaginais cette sc\u00e8ne, et les caresses que peut-\u00eatre, \u00e0 la place de ma m\u00e8re, elle m\u2019avait prodigu\u00e9es, quand derri\u00e8re une b\u00eache je d\u00e9couvris un pot de terre, o\u00f9 reposait un bulbe. Ne doutant pas que ce f\u00fbt l\u00e0 un pr\u00e9sent que ma grand-m\u00e8re m\u2019adressait, \u00e0 d\u00e9faut de toute la tendresse qu\u2019elle n\u2019avait pu me donner, je m\u2019emparai de ce pot, et en courant regagnai le jardin. Je br\u00fblais de demander \u00e0 ma m\u00e8re quelle plante surgirait de cet oignon \u2013 mais c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 trahir le lien qui venait de se nouer de mon a\u00efeule \u00e0 moi. Je r\u00e9solus donc d\u2019attendre que le printemps me r\u00e9v\u00e8le l\u2019essence de ce troph\u00e9e, et m\u2019\u00e9merveillai que l\u2019obscur, le froid, et l\u2019\u00e9loignement des hommes, l\u2019aient conserv\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 moi \u2013 ne r\u00e9alisant pas que si ce bulbe \u00e9tait rest\u00e9 l\u00e0 durant toutes ces ann\u00e9es, il se serait dess\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n<p>Mais quelques mois plus tard, lorsqu\u2019une pousse verte en \u00e9mergea, je n\u2019y tins plus, et voulus faire admirer \u00e0 ma m\u00e8re ce prodige. \u201c\u00a0L\u2019amaryllis de ta grand-m\u00e8re\u00a0! Mon Dieu, aurais-tu \u00e9t\u00e9 chaparder dans les caves de Monsieur\u2026\u00a0?\u00a0\u201d D\u00e9cid\u00e9ment il n\u2019\u00e9tait pas de myst\u00e8re pour ma m\u00e8re \u2013 et il fallut tout d\u00e9voiler, pour obtenir le privil\u00e8ge de garder moi-m\u00eame cette plante, que depuis presque dix ans, \u00e0 chaque printemps, elle remontait des caves. D\u00e8s qu\u2019un bouton pointa, je reconnus ce rouge qui avait color\u00e9 tous les avrils de mon enfance \u2013 et d\u00e8s lors je sus que par lui, ma grand-m\u00e8re, depuis ma naissance, avait veill\u00e9 sur moi. Ce fut pour cette fleur, \u00e9norme, bien plus impressionnante que toutes les roses de Monsieur, que germa la premi\u00e8re passion de ma vie. Et lorsqu\u2019un peu plus tard ce fut dans la biblioth\u00e8que du Ma\u00eetre, plut\u00f4t que dans ses caves, qu\u2019en secret je m\u2019introduisis, ce nom d\u2019Amaryllis me devint encore plus magique, de m\u2019appara\u00eetre dans un livre \u00e9crit en langue \u00e9trange, intitul\u00e9 <em>Bucoliques<\/em> par un certain Virgile. J\u2019appris par c\u0153ur ces vers, que j\u2019allais marmonnant dans le jardin, et lorsqu\u2019un jour Monsieur me surprit, loin de me gronder pour ce qu\u2019il put deviner, il me sourit, pour la premi\u00e8re fois je crois, et me dit que d\u00e9sormais je suivrais, avec sa fille, des le\u00e7ons de latin. Ce jour-l\u00e0 je ne fus pas loin de penser que vraiment j\u2019\u00e9tais le fils naturel du Ch\u00e2telain. Mais si en d\u2019autres temps, l\u2019id\u00e9e de me trouver si pr\u00e8s d\u2019Eglantine m\u2019aurait fait rougir de plaisir, celle-ci \u00e0 pr\u00e9sent me semblait un peu fade en regard de mon amaryllis. Du reste j\u2019avais fait le v\u0153u de n\u2019\u00e9pouser qu\u2019une femme qui porterait ce nom. Je demandai aussi \u00e0 ma m\u00e8re pourquoi elle n\u2019avait pas plant\u00e9 cette fleur dans les parterres du Ma\u00eetre; elle me r\u00e9pondit que ces corolles-l\u00e0 provenaient de trop loin, pour survivre \u00e0 nos hivers \u2013 et puis que Monsieur ne tol\u00e9rait, entre ses pelouses, que des essences fran\u00e7aises. Cela suffit \u00e0 confirmer mon d\u00e9sir de voyages, je verrais le pays o\u00f9 ne r\u00e8gne que l\u2019\u00e9t\u00e9 pour les amaryllis, dont les tiges, l\u00e0-bas, devaient avoir l\u2019air de troncs, et les calices de parasols. Bient\u00f4t j\u2019apprendrais que Virgile, voulant voir la lointaine contr\u00e9e qu\u2019il venait de d\u00e9crire dans un de ses po\u00e8mes, mourut au cours de son voyage \u2013 o\u00f9 son dernier soupir, sans doute, se tourna vers son pays natal. Mais je ne voulus pas le savoir, et tant pis pour Virgile, si, \u00e0 la fin, il avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 les plantes de chez lui aux amaryllis.<\/p>\n<p>Quand la mienne fut tout en fleurs, et que le temps fut assez doux pour qu\u2019elle puisse prendre l\u2019air, je la portai aupr\u00e8s de mes mis\u00e8res, pour contempler ensemble toutes les plantes que je faisais cro\u00eetre; afin de montrer, aussi, \u00e0 ces vulgaires feuilles vertes ou vaguement rouges, de quel \u00e9carlate j\u2019\u00e9tais capable \u2013 et qu\u2019elles n\u2019avaient pas \u00e0 faire les difficiles, rechignant \u00e0 pousser pour moi, si ces corolles incomparables me trouvaient \u00e0 leur go\u00fbt. \u201c\u00a0Si je n\u2019ai pas les doigts verts, c\u2019est de les avoir du rouge le plus pur.\u00a0\u201d Comme ma vie avait chang\u00e9, depuis que l\u2019habitaient ces fleurs, et l\u2019ombre de ma grand-m\u00e8re, et les vers de Virgile. Au fil des jours, les deux tiges de mon amaryllis s\u2019inclinaient l\u2019une vers l\u2019autre, et j\u2019y percevais une harmonie nouvelle, qui des plantes, peu \u00e0 peu, s\u2019\u00e9tendrait aux humains. Plus de conflit, dans cette terre promise, plus de p\u00e8re tromp\u00e9 ou d\u2019amour \u00e9conduit \u2013 plus que cette courbe douce de deux tiges qui se rejoignent. Un matin, n\u00e9anmoins, j\u2019eus la surprise d\u2019en voir l\u2019une s\u2019\u00e9loigner l\u00e9g\u00e8rement \u2013 et aussit\u00f4t un soup\u00e7on me vint. La trahison ne se fit pas attendre\u00a0: trois jours plus tard, elle se tournait vers ma mis\u00e8re \u2013 qui comme par hasard, laissait tra\u00eener de ce c\u00f4t\u00e9 l\u2019une de ses branches. Pour ma part, \u00e9coeur\u00e9, je perdis l\u2019amour des fleurs. Je rendis \u00e0 ma m\u00e8re son amaryllis, pr\u00e9tendant que sans elle celle-ci se portait moins bien \u2013 ce qui n\u2019\u00e9tait qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 faux, puisque la tige d\u00e9laiss\u00e9e par sa s\u0153ur semblait se trouver mal de se voir pr\u00e9f\u00e9rer une mis\u00e8re.<\/p>\n<p>Comme une tige qui change de cours, je me d\u00e9tournai alors du jardin maternel, pour parcourir ces bois et ces vall\u00e9es qui autrefois m\u2019effrayaient. D\u2019une fleur commune, j\u2019appris qu\u2019un nom latin fait presqu\u2019une amaryllis\u00a0: <em>calendula<\/em>, est-ce encore un souci que cela\u00a0? J\u2019\u00e9tudiai pr\u00e9noms et patronymes des moindres herbes que je rencontrais, apr\u00e8s Virgile ce fut Linn\u00e9 qui devint mon ma\u00eetre, avec sa g\u00e9niale id\u00e9e de conf\u00e9rer \u00e0 chaque plante un premier nom pour les intimes et puis un nom de famille. Quel bonheur ce me fut de mettre un peu d\u2019ordre dans le chaos du monde\u00a0! Je me prenais pour Dieu, qui cr\u00e9a les choses rien qu\u2019\u00e0 les nommer, et bient\u00f4t je ne sus si ma plus grande passion allait aux plantes ou \u00e0 leur appellation. Le jour o\u00f9 j\u2019appris qu\u2019il est une maladie appel\u00e9e muguet, j\u2019eus presqu\u2019envie de l\u2019attraper. Moi qui ne poss\u00e9dais aucune terre, il me semblait subitement d\u00e9tenir le s\u00e9same de l\u2019univers, en ces cl\u00e9s des herbes et des arbres, si pareilles aux cl\u00e9s des songes, que Monsieur me permettait \u00e0 pr\u00e9sent de consulter librement. Entre son cabinet de lecture et ces campagnes, o\u00f9 jadis je me sentais en exil, j\u2019avais comme creus\u00e9 une galerie souterraine, o\u00f9 en fait de tr\u00e9sors je trouverais mieux qu\u2019un vieux bulbe assoupi. Tout d\u2019abord j\u2019eus le projet de me faire un herbier, qui serait le journal de mon \u00e2me, et conserverait le souvenir de chacune de mes promenades. Puis je r\u00e9alisai que feuilles et p\u00e9tales y perdraient leurs couleurs, et un jour se r\u00e9duiraient en poussi\u00e8re. Au lieu de me rendre le suc de tel ou tel instant, ils ne me feraient que mieux sentir \u00e0 quel point ils \u00e9taient pass\u00e9s. D\u00e8s lors j\u2019esquissai sur le vif les plantes qui me charmaient, pour ensuite les repeindre, \u00e0 l\u2019aquarelle, dans les flores de Monsieur. Ainsi lui serait ravi que je compl\u00e8te ses livres, et moi je pr\u00e9serverais les teintes de mes herbes, tout en imprimant par mon geste leurs formes dans mes doigts.<\/p>\n<p>Je d\u00e9chiffrais les feuilles des arbres comme celles des plus pr\u00e9cieux ouvrages, je feuilletais la for\u00eat, et \u00e0 ciel ouvert en scandais les vers, plus doux encore au vent que ceux des Bucoliques. J\u2019y apprenais que l\u2019envers des feuilles, souvent, est plus doux que l\u2019endroit, et ma d\u00e9sillusion \u00e0 l\u2019\u00e9gard des fleurs trop visibles se muait en amour pour leurs plus humbles s\u0153urs, ces gramin\u00e9es dont j\u2019avais cru d\u2019abord qu\u2019elles ne produisent ni p\u00e9tales ni pistil. Jusque dans le plantain, apparemment si terne, j\u2019appris \u00e0 d\u00e9celer des couronnes d\u2019\u00e9tamines blanches, telles une cohorte de mari\u00e9es en attente. Je me plaisais aux orties, au chiendent, dans les ronces je d\u00e9gustais les m\u00fbres, et cherchant parmi les fleurs du tr\u00e8fle celles qui \u00e9taient roses, je comprenais qu\u2019une nuance suffit \u00e0 rendre une fleur rare. A pr\u00e9sent je savais que c\u2019\u00e9tait sur un sol riche qu\u2019affluent les gramin\u00e9es, et sans autre jardinier que Dieu, pour entretenir mes pr\u00e9s, je me trouvais plus fortun\u00e9 que Monsieur.<\/p>\n<p>J\u2019avais beau m\u2019efforcer de renier mes amaryllis, lorsque dans mes flores je lus que les jonquilles \u00e9taient de leur famille, mes errances printani\u00e8res se mu\u00e8rent en qu\u00eates de ces corolles jaunes \u2013 et bient\u00f4t tout ce qui \u00e9tait jaune me ravit, jusqu\u2019aux pissenlits. Malgr\u00e9 moi je cherchais aussi toutes les formes de rosac\u00e9es apparent\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9glantine, des tr\u00e9mi\u00e8res aux reines des pr\u00e9s\u00a0; une simple couronne de feuilles, de s\u2019appeler rosette, prenait \u00e0 mes yeux un air de Baccara. En ces promenades je m\u2019arr\u00eatais sans cesse, de la moindre brindille m\u2019\u00e9tonnant mieux que l\u2019enfant que j\u2019avais \u00e9t\u00e9. A chaque pas j\u2019avais peur d\u2019\u00e9craser une fleur.<\/p>\n<p>Un soir o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais un peu perdu dans la montagne, un orage s\u2019annon\u00e7a. J\u2019aurais d\u00fb d\u00e9taler, si je ne rentrais chez moi avant la nuit je ne retrouverais pas mon chemin, d\u2019ailleurs la pluie rendait si glissantes ces roches qu\u2019on pouvait s\u2019y rompre les os, et sur ces sommets-l\u00e0 souvent la foudre tombe. D\u00e9j\u00e0 je me voyais griller sous les branches d\u2019un ch\u00eane, quand j\u2019aper\u00e7us, un peu plus loin, un <em>lamium purpureum<\/em> qu\u2019il me semblait ne pas conna\u00eetre. Les dangers de l\u2019orage, d\u00e8s lors, cess\u00e8rent d\u2019exister, vers cette ortie un peu bizarre je m\u2019\u00e9tais \u00e9lanc\u00e9, et lorsque je la cueillis je ne sentis m\u00eame pas qu\u2019elle me br\u00fblait les doigts. Les premi\u00e8res gouttes tombaient, il \u00e9tait trop tard pour rentrer, je n\u2019aurais qu\u2019\u00e0 trouver pour passer la nuit un semblant de bergerie. Si la foudre tombait, d\u2019ailleurs, je ne la remarquerais pas, absorb\u00e9 que je serais dans le trac\u00e9 de mon <em>lamium<\/em>. L\u2019inqui\u00e9tude m\u00eame de ma m\u00e8re, ou la menace de sa col\u00e8re, n\u2019aurait pu me dissuader de ces escapades. Rien ne me plaisait tant que risquer ma vie pour une fleur.<\/p>\n<p>Une fois, pourtant, arriv\u00e9 \u00e0 la cr\u00eate d\u2019une colline, j\u2019entrevis sur une pente voisine une corolle d\u2019un rouge \u00e9clatant, et cette fois-l\u00e0, je ne sais pourquoi, quelque chose se brouilla en moi, qui m\u2019emp\u00eacha d\u2019aller vers elle. Un sentiment de d\u00e9j\u00e0 vu, m\u00ealant le rouge de mon amaryllis et celui qui montait au visage de ma m\u00e8re, lorsque r\u00e9sonnait le pas de Monsieur, me donna l\u2019impression que je connaissais par c\u0153ur ces p\u00e9tales aper\u00e7us, que j\u2019en \u00e9tais m\u00eame un peu las \u2013 comme de toutes les plantes, au fond, et de mes flores, mes croquis, mes recherches. Cette fois, sans le moindre risque de pluie, je repris le chemin du ch\u00e2teau longtemps avant le soir, mais plus abattu que si la foudre m\u2019avait frapp\u00e9. D\u2019un coup me revint alors l\u2019image de cette fleur que je n\u2019avais pas cueillie, et je sentis que c\u2019\u00e9tait elle qui manquait aux jardins de Monsieur, l\u2019amaryllis qui aurait r\u00e9sist\u00e9 aux froidures du nord, et qui des pelouses aux parterres e\u00fbt r\u00e9pandu l\u2019\u00e9clat du regard de ma m\u00e8re. C\u2019\u00e9tait cette fleur-l\u00e0, maintenant je n\u2019en doutais plus, qui plus s\u00fbrement que mes coquelicots jaunes, lui aurait valu l\u2019amour de Monsieur. Par elle je serais devenu son sauveur, et moi aussi me serais fait aimer. \u201c\u00a0Apr\u00e8s tant d\u2019escalades pour de simples chardons, tant d\u2019orages brav\u00e9s pour quelques campanules, pourquoi faut-il, mon Dieu, que de cette fleur-l\u00e0 je me sois d\u00e9tourn\u00e9\u00a0?\u00a0\u201d Qu\u2019aurais-je fait, il est vrai, apr\u00e8s l\u2019avoir trouv\u00e9e\u00a0? Ma vie ayant atteint sa fin, comment aurais-je pu arpenter encore la montagne, en qu\u00eate de nouvelles plantes\u00a0? Je comprenais cette naus\u00e9e qui m\u2019avait saisi \u00e0 la vue de ce rouge. Je n\u2019en fus pas moins tent\u00e9 de revenir sur mes pas, pour fouiller les collines jusqu\u2019\u00e0 la nuit, et au-del\u00e0, s\u2019il le fallait, des semaines enti\u00e8res, des ann\u00e9es, jusqu\u2019\u00e0 retrouver cette corolle rouge. Mais je sentais d\u00e9j\u00e0, par quelle sagesse h\u00e9rit\u00e9e de ma m\u00e8re ou de ma grand-m\u00e8re, que ce qu\u2019on ne cueille pas, \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 on le voit, jamais on ne le retrouve. N\u2019avais-je pas d\u00e9j\u00e0 renonc\u00e9 \u00e0 fixer la saveur de ces \u00e9t\u00e9s par quelques fleurs s\u00e9ch\u00e9es\u00a0?<\/p>\n<p>Il n\u2019emp\u00eache que cette rencontre transforma mon regard. Il m\u2019importait moins, d\u00e9sormais, d\u2019identifier une fleur, en r\u00e9duisant ce qu\u2019on voit \u00e0 ce qu\u2019on sait d\u00e9j\u00e0, et le pr\u00e9sent \u00e0 une simple r\u00e9miniscence. Je visais plut\u00f4t cet \u00e9tonnement qui rend chaque plante unique, livre le jour nouveau dans toute sa nouveaut\u00e9, et ram\u00e8ne \u00e0 cette prime enfance qui \u00e9tait assez loin de moi, maintenant, pour que je puisse la regretter. D\u00e8s mon adolescence, pour moi le parfum des roses fan\u00e9es ne fit qu\u2019amplifier celui des bourgeons. \u201c\u00a0Peut-\u00eatre suis-je un contemplatif plut\u00f4t qu\u2019un botaniste en herbe \u2013 et si demain la flore enti\u00e8re venait \u00e0 dispara\u00eetre, peut-\u00eatre pourrais-je porter ma contemplation sur n\u2019importe quoi.\u00a0\u201d Aux plus infimes brindilles, aux pistils presqu\u2019imperceptibles, mon regard s\u2019aiguisait comme celui d\u2019un myope, qui se moque des grandeurs de ce monde ou des trop lointains au-del\u00e0s. Ma solitude me faisait voir en un arbre un ami, et des complices dans les semences qui s\u2019accrochaient \u00e0 mes v\u00eatements. Ces plantes, pourtant, ne m\u2019\u00e9taient jamais assez proches, j\u2019avais besoin de les crever, ces gousses, ces bourgeons, encore ferm\u00e9s \u00e0 moi, et de p\u00e9n\u00e9trer jusqu\u2019au c\u0153ur, d\u2019arracher stigmates et anth\u00e8res \u2013 \u00e9tait-ce pour les castrer, et me venger sauvagement des stupres de Monsieur, ou pour violer quelque chose, \u00e9voquant cette f\u00e9minit\u00e9 qui me restait close, \u00e9tait-ce pour retourner au giron dont trop vite j\u2019avais d\u00fb sortir, \u00e9tait-ce d\u00e9sir de me fondre dans le c\u0153ur d\u2019une fleur, envelopp\u00e9 de ses p\u00e9tales, englouti dans cette m\u00e8re v\u00e9g\u00e9tale, sans cette douleur qui me liait \u00e0 la mienne, me tordait les visc\u00e8res, quand je la voyais pleurer pour Monsieur. En tout cas ce n\u2019\u00e9tait pas par souci de la science, m\u00eame si je n\u2019\u00e9tais pas loin de la philosophie, lorsque devant ces p\u00e9tales d\u00e9chiquet\u00e9s, brusquement je me demandais\u00a0: \u201c\u00a0mais qu\u2019est-ce, finalement, qu\u2019une inflorescence\u00a0?\u00a0\u201d Il me plaisait, ce mot d\u2019inflorescence, de me rester un peu trouble, laissant deviner tout ce qu\u2019une fleur a d\u2019int\u00e9rieur \u2013 et que jamais on ne p\u00e9n\u00e8tre vraiment.<\/p>\n<p>Ne cherchant plus \u00e0 conna\u00eetre les noms de chaque plante, je fus pris du d\u00e9sir de les r\u00e9inventer. Etais-je agac\u00e9 par ce patronyme h\u00e9rit\u00e9 de mon p\u00e8re, quand celui de Monsieur pointait jusqu\u2019en mon pr\u00e9nom\u00a0? A d\u00e9faut de me rebaptiser, j\u2019adoptai le vice de Linn\u00e9, qui faisant fi de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, attribuait de nouveaux noms \u00e0 chaque v\u00e9g\u00e9tal qu\u2019il croisait. Feignant par l\u00e0 de corriger des erreurs, de ramener chaque plante \u00e0 sa juste famille, il s\u2019octroyait le plaisir d\u2019apposer sur des fleurs les pr\u00e9noms de femmes qu\u2019il aurait pu aimer. Linn\u00e9 comme moi, \u00e0 ce qu\u2019on dit, \u00e9tait plus dou\u00e9 pour le r\u00eave que pour la conqu\u00eate. Plus r\u00e9aliste que je ne suis, toutefois, il sut ne pas embrouiller ses descendants par mille sortes d\u2019\u00e9glantines, et une infinit\u00e9 d\u2019amaryllis. Ce n\u2019\u00e9taient plus les classifications de la flore, qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent j\u2019\u00e9tudiais, mais les querelles entre classificateurs, remettant sans cesse en question les parent\u00e8les \u00e9tablies, en une sorte de Cr\u00e9ation perp\u00e9tuelle. J\u2019enviais ces fleurs de pouvoir changer librement de famille, et ces feuilles d\u2019errer en qu\u00eate d\u2019arbre g\u00e9n\u00e9alogique. Je me demandais de quel droit les hommes imposent leurs noms aux plantes, qui ne peuvent pas, comme des femmes, les refuser. Comme pourtant j\u2019aurais aim\u00e9 donner le mien, sinon \u00e0 une femme, du moins \u00e0 une fleur, qui me l\u2019e\u00fbt fait para\u00eetre tellement plus l\u00e9ger. Rien que pour cela, pour m\u00e9riter cet honneur, je devais devenir botaniste. Il fallait que je cherche une fleur qui me ressemble, solitaire et secr\u00e8tement tendre, faussement sage, et violente.\u00a0N\u2019\u00e9tait-ce pas l\u00e0 cette rouge que j\u2019avais laiss\u00e9 passer\u00a0? Ainsi je pressentis d\u2019embl\u00e9e que jamais je ne trouverais ma moiti\u00e9. Si par hasard je devenais c\u00e9l\u00e8bre, apr\u00e8s ma mort on accrocherait, \u00e0 n\u2019en pas douter, mon patronyme latinis\u00e9 \u00e0 une plante v\u00e9n\u00e9neuse. Par l\u00e0 s\u2019assouviraient du moins toutes mes envies de meurtre. Et puis, quelle que f\u00fbt cette plante, il me plairait assez de lui devoir ma survie. Les fleurs, finalement, ont la vie plus longue que les hommes.<\/p>\n<p>Un jour, au cours d\u2019une de mes promenades, je rencontrai un chien. Quelque berger, sans doute, avait d\u00fb le perdre. En tout cas il se mit \u00e0 me suivre. D\u2019abord cela me g\u00eana un peu, cette pr\u00e9sence, j\u2019\u00e9tais tellement habitu\u00e9 \u00e0 \u00eatre seul. Mais bient\u00f4t je ne pus plus m\u2019en passer \u2013 et en hommage aux Bucoliques, je l\u2019appelai Tityre. Le soir il dormait devant le mur du jardin, j\u2019\u00e9tais si s\u00fbr que ma m\u00e8re ne voudrait pas qu\u2019il entre que je ne lui avais m\u00eame pas demand\u00e9. Et chaque matin, battant la queue, il m\u2019attendait. Jamais je ne sentis si bien que par sa joie, toujours si pleine, inentamable, la gr\u00e2ce qu\u2019est chaque matin. D\u00e9sormais ma vie serait scand\u00e9e par les rituels de ce chien, ses f\u00eates, sa faim, ses besoins, sa plainte au moment de me quitter. J\u2019\u00e9tais alors plus triste encore que lui. Je mesurais quel d\u00e9sert, avant lui, avait \u00e9t\u00e9 ma vie. Chacun de mes gestes, maintenant, rencontrait son \u00e9cho, chaque soupir, chaque \u00e9lan de plaisir. Je l\u2019entends encore japper autour de moi. Mais une telle harmonie, je me mis \u00e0 r\u00eaver de la vivre avec un \u00eatre humain. Alors que par ce nouvel ami, mon petit monde venait de s\u2019ouvrir, jamais je ne m\u2019y sentis aussi \u00e0 l\u2019\u00e9troit. Fut-ce un hasard, je devins allergique au pollen des coquelicots. J\u2019\u00e9touffais, dans nos collines et nos pr\u00e9s, aspirant \u00e0 d\u2019autres horizons. Sans doute craignais-je de trop m\u2019attacher \u00e0 ce chien. Cet amour qu\u2019il me r\u00e9v\u00e9lait, je voulais le vivre ailleurs, et sans lui. Plus je l\u2019aimais, plus je d\u00e9sirais le fuir. Peut-\u00eatre avais-je trop peur qu\u2019un jour il parte, ou meure, pour ne pas prendre les devants, et moi-m\u00eame le quitter. Peut-\u00eatre redoutais-je aussi qu\u2019un jour ma m\u00e8re s\u2019en aille, par d\u00e9sespoir, ou banale maladie. Comment aurais-je pu y survivre\u00a0? Et puis il y avait ces gravures, dans la biblioth\u00e8que du Ma\u00eetre, qui repr\u00e9sentaient des fleurs poussant sous les Tropiques. Ce n\u2019\u00e9taient pas des p\u00e9tales qu\u2019elles avaient, mais des cr\u00eates, des huppes, des couronnes. Elle avaient un tel air de reines que les roses, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, semblaient des paysannes. Je me mis \u00e0 ne plus peindre qu\u2019elles, et sans avoir vu leurs couleurs autrement que sur papier, sentis que pour les rendre nos aquarelles \u00e9taient bien fades. Tout me paraissait terne autour de moi. Il me semblait que j\u2019ignorais encore ce qu\u2019est la couleur.<\/p>\n<p>Ces fleurs qui me troublaient tant, \u00e0 ce que disaient les gravures, \u00e9tant des orchid\u00e9es, je me mis \u00e0 \u00e9tudier les m\u0153urs de celles-ci dans les flores exotiques. Pour se faire polliniser, lisais-je, elles prennent l\u2019apparence de femelles d\u2019insectes, dont les m\u00e2les aussit\u00f4t viennent les butiner, dans l\u2019illusion douce de copuler. Moi qui croyais jadis devoir \u00e9pouser une amaryllis, comment n\u2019aurais-je d\u00e9sir\u00e9, par-dessus tout, voir ces fleurs auxquelles on pouvait s\u2019unir? Dans mes campagnes je ne cherchais plus que des orchis, leurs parents pauvres en notre nord, et jusqu\u2019aux inflorescences minuscules du romarin ou de la sarriette m\u2019\u00e9voquaient de petites orchid\u00e9es. Dans cette qu\u00eate f\u00e9brile, mon chien me regardait, et je crois qu\u2019il se doutait du reste. Ses yeux se firent tristes, comme avant ils l\u2019\u00e9taient seulement \u00e0 l\u2019heure de nous quitter, sentait-il que l\u2019heure approchait de plus longuement nous s\u00e9parer \u2013 dans l\u2019aube de nos promenades, en tout cas, il n\u2019aboyait plus de joie. J\u2019\u00e9vitais son regard, ou furtivement le serrais contre moi, comme pour lui demander pardon, ou faire des provisions de tendresse. Mais \u00e0 la mienne il ne r\u00e9pondait plus, et quelquefois grognait, devinant que d\u00e9j\u00e0 je n\u2019\u00e9tais plus l\u00e0. \u201c\u00a0Tu verras, je reviendrai\u2026\u00a0\u201d Mais les chiens sont trop sages pour se fier \u00e0 la parole d\u2019un humain.<\/p>\n<p>Puis il fallut affronter ma m\u00e8re. Je pr\u00e9textai mes allergies, pour m\u2019\u00e9loigner d\u2019elle. D\u2019ailleurs je n\u2019inventais rien, j\u2019\u00e9tais fort accabl\u00e9, et ce jour-l\u00e0 mes yeux \u00e9taient plus gonfl\u00e9s que jamais. Il est vrai j\u2019avais aussi d\u00fb pleurer.<\/p>\n<p>\u201c\u00a0Mais combien de temps\u2026\u00a0?\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Je ne sais pas, Maman\u2026\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Tu sais, \u00e7a ne plaira pas fort \u00e0 ton p\u00e8re\u2026\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Il me semblait que c\u2019\u00e9tait Monsieur, ici, qui \u00e9tait le Ma\u00eetre\u2026\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Tu lui en as parl\u00e9\u00a0?\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Il para\u00eet tr\u00e8s favorable \u00e0 ce voyage. Au point de le payer, pourvu que je lui envoie le dessin de chaque plante qui me semble int\u00e9ressante. \u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Ainsi tu as tout maniganc\u00e9, sans m\u2019en parler\u2026\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Tu parais toujours tellement occup\u00e9e\u2026\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Puisque tu ne me demandes plus mon avis, que veux-tu donc que je te dise?\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Dis-moi\u2026 je ne sais pas\u2026 au revoir\u2026\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Est-on jamais s\u00fbr de se revoir\u2026 \u201d<\/p>\n<p>Mais cela je ne voulais pas y penser, et elle n\u2019avait pas le droit, me semblait-il, de me le rappeler. Elle aurait d\u00fb se r\u00e9jouir, plut\u00f4t, de voir son fils devenir vraiment le prot\u00e9g\u00e9 du Ma\u00eetre. Mais celui-ci la d\u00e9laissait trop, maintenant, pour que tout ce qui le concernait ne lui f\u00fbt pas douloureux. Elle baissait les yeux, par bonheur, si je voyais leur bleu je ne partirais pas, les orchid\u00e9es auraient beau faire, je me noierais avec elle dans la nostalgie d\u2019une fleur qui n\u2019existe pas. Tant pis pour elle, si elle voulait continuer \u00e0 l\u2019attendre, m\u00eame si un jour elle l\u2019avait aper\u00e7ue cette vision-l\u00e0 ne reviendrait pas\u00a0: \u201c\u00a0est-on jamais s\u00fbr de se revoir\u00a0? \u201d \u00c7a ne m\u2019emp\u00eacherait pas de partir, la fleur rouge qui l\u2019aurait sauv\u00e9e je ne l\u2019avais pas cueillie, mais je lui en rapporterais d\u2019autres, qui peut-\u00eatre ne la combleraient pas, mais en leur calice recueilleraient ses larmes, et peu \u00e0 peu, par leurs couleurs si vives, la ranimeraient, et conf\u00e9reraient \u00e0 son jardin le luxe des Tropiques.<\/p>\n<p>\u201c\u00a0C\u2019est \u00e9trange, quand m\u00eame, jusqu\u2019ici Monsieur ha\u00efssait toutes les fleurs exotiques\u2026\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Monsieur n\u2019est-il pas, quelquefois, un peu changeant\u2026\u00a0?\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019ironie, j\u2019aurais simplement voulu qu\u2019elle cesse de le trouver parfait. Mais je ne fis que retourner le fer dans sa plaie. Elle pleurait, maintenant, et j\u2019essayai de croire qu\u2019une fois de plus ce n\u2019\u00e9tait pas pour moi. Ici je ne pouvais rien pour elle, tandis que l\u00e0-bas je m\u2019efforcerais au moins de gagner l\u2019estime du Ma\u00eetre. D\u2019ailleurs je ne la laisserais pas seule\u00a0:<\/p>\n<p>\u201c\u00a0En mon absence, pourrais-tu t\u2019occuper\u2026\u00a0?\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0De ta mis\u00e8re, je sais\u2026\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Pas seulement\u2026 J\u2019ai aussi un ami maintenant\u2026 Il restera pr\u00e8s de toi comme un morceau de moi\u2026\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Je ne savais pas si elle accepterait Tityre. Si elle avait refus\u00e9, sans doute n\u2019aurais-je pas eu la force de l\u2019abandonner, dans les montagnes ou les bois, aussi perdu que je l\u2019avais \u00e9t\u00e9, en mon enfance, quand ma m\u00e8re ne voulait pas de moi \u2013 et dans ce cas, je ne serais pas parti. Mais elle ne voulut pas voir, probablement, qu\u2019un chien aurait pu ce que son chagrin ne pouvait pas. Elle le laissa entrer, et je sentis qu\u2019elle le traiterait comme un prince. Sans doute recevrait-il les caresses qu\u2019elle n\u2019avait pas os\u00e9 me donner. Peut-\u00eatre pourrait-il m\u00eame aller dans le jardin, quand le Ma\u00eetre n\u2019y serait pas. Et soudain j\u2019esp\u00e9rai que ce chien lui apporte la tendresse que du Ma\u00eetre elle n\u2019avait pas re\u00e7ue.<\/p>\n<p>J\u2019avais presque vingt ans, quand je m\u2019en allai. La petite Eglantine \u00e9tait une jeune fille, \u00e0 pr\u00e9sent, bien trop belle pour que j\u2019aille la saluer.<\/p>\n<p>Ne me demandez pas d\u2019\u00e9voquer, par go\u00fbt du pittoresque, l\u2019horreur de cette travers\u00e9e. Du reste on n\u2019arrive jamais aux Tropiques\u00a0: alors qu\u2019on croit y toucher, ils r\u00e9v\u00e8lent combien ils sont inaccessibles. La muraille de ces lianes me parut plus imprenable que celle du ch\u00e2teau, et le v\u00e9g\u00e9tal aussi imp\u00e9n\u00e9trable que l\u2019\u00e2me d\u2019une femme. Tous s\u2019inverse, l\u00e0-bas, o\u00f9 l\u2019herbe se fait rare, tandis que les arbres foisonnent comme l\u2019herbe chez nous. L\u2019atmosph\u00e8re elle-m\u00eame, humide jusqu\u2019\u00e0 l\u2019irrespirable, para\u00eet devenir tangible, et il me semblait que pour ne pas finir asphyxi\u00e9, il me faudrait apprendre \u00e0 respirer de l\u2019eau. Je ne cessais plus d\u2019\u00e9ternuer, ni de jour ni de nuit, ce n\u2019\u00e9tait plus aux coquelicots mais \u00e0 leurs cousins les pavots que je devenais allergique \u2013 ces fleurs d\u2019oubli sans doute se d\u00e9cha\u00eenant contre un \u00eatre qui ne pouvait oublier. On me parlait de fauves mangeant des hommes, quelquefois je les entendais qui g\u00e9missaient au loin, mais dans l\u2019imm\u00e9diat c\u2019\u00e9taient les insectes qui me d\u00e9voraient, et que je semblais attirer particuli\u00e8rement. \u201c\u00a0Comme votre sang doit \u00eatre sucr\u00e9\u00a0!\u00a0\u201d, paraissaient s\u2019extasier les indig\u00e8nes, dont je me demandais s\u2019ils \u00e9taient cannibales\u00a0; \u00e0 les voir, en tout cas, je me sentais une fragile corolle, pleine de suc, face \u00e0 d\u2019\u00e9normes bourdons.<\/p>\n<p>Dans les fleurs je cherchais l\u2019essence de l\u2019exotisme. D\u00e9\u00e7u, dans ma tendre ignorance, de ne pas retrouver ces palmiers figurant sur les gravures de Monsieur, et ne pouvant admettre que toute l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du monde ne se f\u00fbt pas concentr\u00e9e sur ce coin de terre-l\u00e0, je me demandais \u00e0 quels p\u00e9tales j\u2019accorderais la palme du paradisiaque. Je penchai d\u2019abord pour l\u2019hibiscus, puis pour les datura, dont le poison rend fou, enfin pour une fleur rouge, plus sanglante qu\u2019une amaryllis, dont nul ne connaissait le nom. Secr\u00e8tement je lui donnai le mien, tandis que me grisaient les nouveaux noms que j\u2019entendais l\u00e0-bas, des acacias aux magnolias en passant par les fleurs de la passion \u2013 et mieux encore que leur chair, ces sons me livraient le nectar de l\u2019ailleurs. Je m\u2019exaltais de voir dans leur sauvagerie ces cyclamens qu\u2019en nos pays il fallait couver pour qu\u2019ils poussent, et des g\u00e9raniums qui eussent \u00e9touff\u00e9 un arbre, eux qui dans nos parterres semblent si sages qu\u2019ils en deviennent ternes. Les arbres aussi s\u2019\u00e9taient mis \u00e0 me parler, l\u2019agave qui met quinze ans \u00e0 peaufiner sa fleur puis en meurt, l\u2019eucalyptus qui par sa s\u00e8ve endort les bestioles qui habitent ses branches, le <em>ficus superbus<\/em>, dont je ne pouvais croire qu\u2019il f\u00fbt de la famille de notre figuier. Je n\u2019aimais plus que les figues de Barbarie, dans un cactus ne voyant plus qu\u2019une plante succulente, savourant ce terme en perdant de vue qu\u2019il s\u2019applique simplement aux plantes qui ont du suc. Mais surtout, et partout, je contemplais mes ch\u00e8res orchid\u00e9es, aux formes si vari\u00e9es qu\u2019elles semblaient issues de mille familles, et dont les couleurs me dissuad\u00e8rent \u00e0 jamais de peindre. Elles faisaient tout de suite saisir ce qu\u2019est la loi de la jungle, plus acharn\u00e9es \u00e0 survivre que carnassiers, plus violentes \u00e0 cro\u00eetre que de jeunes tigres, s\u2019accrochant \u00e0 tout ce qu\u2019elles rencontrent, rappelant qu\u2019elles sont des lianes, presque des parasites, \u00e0 l\u2019intrus venant d\u2019un pays o\u00f9 elles sont le luxe des milliardaires \u2013 apr\u00e8s avoir, lorsqu\u2019elles y apparurent, fait figure de monstres. A les voir ainsi d\u00e9vorer la terre, je me mis \u00e0 r\u00eaver d\u2019une invasion d\u2019orchid\u00e9es, qui auraient r\u00e9solu d\u2019an\u00e9antir les hommes. Ayant apparemment \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 des cannibales, j\u2019aspirais \u00e0 me faire manger par une orchid\u00e9e. Au plus loin de ceux qui, dans la nature, croient trouver l\u2019ordre et la douceur, je reconnaissais enfin ce chaos qui fonde la vie. Rien ne m\u2019\u00e9mouvait comme ces racines que mes orchid\u00e9es projetaient vers le ciel, inversant le sens de l\u2019origine, comme celui qui ne trouve sa terre qu\u2019aux antipodes de la sienne. Plus encore que ces fleurs appel\u00e9es oiseaux du paradis, mes orchid\u00e9es avaient l\u2019air d\u2019oiseaux en plein vol.<\/p>\n<p>Aussi commen\u00e7ai-je \u00e0 m\u2019int\u00e9resser aux oiseaux pareils \u00e0 des fleurs, comme les paradisiers, aux ailes tellement immenses, \u00e0 l\u2019heure de la parade, qu\u2019elles les emp\u00eachent de voler, l\u2019amour les menant parfois \u00e0 la mort, comme des hommes. Ma pr\u00e9f\u00e9rence, cependant, allait \u00e0 ces ins\u00e9parables, qui r\u00e9unissent toutes les couleurs du monde, et d\u00e8s lors qu\u2019ils se sont trouv\u00e9s restent l\u2019un pr\u00e8s de l\u2019autre, jusqu\u2019\u00e0 la mort de l\u2019un, qu\u2019aussit\u00f4t rejoint l\u2019autre. \u201c\u00a0Le voil\u00e0, cet amour auquel j\u2019aspirais, sans doute les oiseaux sont-ils aussi fid\u00e8les que les fleurs sont volages \u2013 car que font-ils, dans leurs migrations, sinon revenir o\u00f9 ils \u00e9taient partis\u00a0? Ne voyage-t-on jamais que pour mieux se souvenir de ce qu\u2019on a quitt\u00e9\u00a0?\u00a0\u201d A pr\u00e9sent qu\u2019elles s\u2019\u00e9taient tourn\u00e9es vers le soleil, mes racines ne me pesaient plus, et je pouvais sereinement penser non seulement \u00e0 ma mis\u00e8re, mais \u00e0 ma m\u00e8re. A mon chien, n\u00e9anmoins, j\u2019\u00e9vitais de songer\u00a0; mais d\u00e8s que je m\u2019assoupissais, il revenait dans mes r\u00eaves. Le visage d\u2019Eglantine aussi parfois me traversait. Mais je me disais qu\u2019il \u00e9tait heureux que je ne l\u2019aie pas \u00e9pous\u00e9e\u00a0; peut-on combler une femme en la traitant comme une fleur\u00a0? Je lui fus pourtant assez fid\u00e8le pour chasser cette sauvage, si belle, qui une nuit se glissa dans mon lit.<\/p>\n<p>Je me d\u00e9couvrais un tel amour pour tout ce qui s\u2019arrache \u00e0 la terre, et tout ce qui vole\u00a0; ne sachant ce que je pr\u00e9f\u00e9rais, entre les tons de mes orchid\u00e9es et le chant des paradisiers, parfois il me semblait que c\u2019\u00e9taient les fleurs qui chantaient. Ne volaient-elles, d\u00e9j\u00e0, lorsqu\u2019elles se semaient par le vent\u00a0? J\u2019aurais aim\u00e9 faire pareil, car j\u2019avais beau castrer mon c\u0153ur, mon corps r\u00e9clamait une femme. Voulant sublimer ce d\u00e9sir, je me mis \u00e0 \u00e9tudier la sexualit\u00e9 des plantes, \u00e0 la suite de mon ma\u00eetre Linn\u00e9. Observant qu\u2019en une m\u00eame famille, feuilles et p\u00e9tales peuvent radicalement diverger, ces crit\u00e8res trop ext\u00e9rieurs ne lui suffirent plus, et il s\u2019appliqua, comme moi, \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer les fleurs \u2013 s\u2019attirant le scandale, et les sarcasmes de ceux qui ne voulaient imaginer de si chastes cr\u00e9atures en train de copuler. Or ne voyaient-ils pas, ces prudes-l\u00e0, que leurs plus fastueux atours ne visent qu\u2019\u00e0 attirer les insectes qui les polliniseraient? Et que leurs corolles ne sont que protection du c\u0153ur, o\u00f9 se passe l\u2019essentiel qui rel\u00e8ve du sexe\u00a0? Ne savent-ils pas, ces na\u00effs, que celles qui n\u2019ont pas besoin de bestioles, et s\u2019en remettent au vent, se dispensent de toute parade et m\u00eame de couleur\u00a0? Avec Linn\u00e9 je me plongeai dans les bacchanales qui se livrent sous les p\u00e9tales, et me mis comme lui \u00e0 y relever \u00e9poux et concubines \u2013 ces fleurs st\u00e9riles qui ne sont l\u00e0 que pour le plaisir. Ce qu\u2019on prend pour les candides p\u00e9tales de la marguerite, n\u2019est-ce pas un r\u00e9giment de telles filles de joie\u00a0? \u201c\u00a0Celle-ci m\u2019aime un peu, celle-l\u00e0 beaucoup, la troisi\u00e8me passionn\u00e9ment\u2026\u00a0\u201d Mais une fois rep\u00e9r\u00e9 le gyn\u00e9c\u00e9e dans le pistil, il s\u2019agissait de compter les m\u00e2les \u00e9tamines, afin d\u2019\u00e9tablir si la plante est monandre ou polyandre, comme ce coquin de coquelicot qui a vingt m\u00e2les pour une seule femme. Il y en avait m\u00eame qui cachaient compl\u00e8tement leurs fleurs, pour mener des noces secr\u00e8tes, comme moi, sous ce nom de cryptogamie qui m\u2019ouvrait \u00e0 de nouveaux songes. Je m\u2019interrogeais aussi sur cette multiplicit\u00e9 de styles que peuvent avoir les plantes, plus ais\u00e9ment que les humains. \u201c\u00a0Si elles pouvaient \u00e9crire, \u00e0 quelle po\u00e9sie elles nous initieraient\u00a0!\u00a0D\u2019ailleurs est-il insignifiant que du style surgisse le stigmate \u2013 la trace de la passion qui \u00e0 vie nous marqua\u00a0?\u00a0\u201d Mes r\u00e9cits de v\u00e9g\u00e9tales amours devenaient des romans, o\u00f9 comme une fleur je m\u2019effor\u00e7ais de multiplier les styles\u00a0; jusqu\u2019\u00e0 mes dessins scientifiques se teintaient de lyrisme, et prenaient vie par le tremblement de mon trait. Mais ce serait encore par mes orchid\u00e9es, mal connues de Linn\u00e9, que j\u2019apporterais une brindille \u00e0 l\u2019arbre qu\u2019il avait \u00e9difi\u00e9. Enfin je la voyais, l\u2019<em>ophrys mucifera<\/em>, ainsi nomm\u00e9e parce que sa l\u00e8vre a pris l\u2019apparence d\u2019une mouche, dont par l\u00e0 elle attire les cong\u00e9n\u00e8res, tandis que l\u2019<em>apifera<\/em> s\u2019est faite abeille, et une autre araign\u00e9e. Certaines fleurs plus animales encore, quasiment carnivores, enivraient de nectar les insectes, pour les emprisonner dans leur corolle, quelquefois plusieurs jours, et copieusement les ensemencer.<\/p>\n<p>Je regardais ces \u00e9tamines qui s\u2019entrechoquent pour f\u00e9conder l\u2019ovaire, ces p\u00e9tales barbouill\u00e9s de pollen, cette profusion de graines pour un unique pistil, ou ces fruits qui explosent tout \u00e0 coup, aspergeant les alentours de semence. Moi seul \u00e9tais mis \u00e0 l\u2019\u00e9cart de cette immense ronde nuptiale \u2013 moi seul resterais st\u00e9rile, pour avoir trop cru aux idylles. Ne voyais-je pas, de toutes parts, combien tout \u00eatre a besoin de son autre\u00a0? Les plantes hermaphrodites elles-m\u00eames ne doivent-elles pas \u00eatre deux pour se reproduire, devenant femelle ou m\u00e2les lorsqu\u2019elles rencontrent leur double\u00a0? Quant \u00e0 ces fruits aux cosses trop dures, n\u2019acceptent-ils pas de se faire manger pour \u00e9clore d\u2019un excr\u00e9ment\u00a0? Or ces violences que j\u2019aimais contempler, n\u2019avais-je pas tout fait pour m\u2019en pr\u00e9munir\u00a0? N\u2019avais-je pas vis\u00e9 la parth\u00e9nocarpie de plantes rares, qui se passant de f\u00e9condation, n\u2019engendrent que des filles toutes semblables \u00e0 elles-m\u00eames? N\u2019\u00e9tais-je pas comme ces roses de Monsieur dont je me moquais, qui perdent leur fertilit\u00e9 \u00e0 force de convertir en p\u00e9tales leurs \u00e9tamines, pour s\u2019\u00e9loigner de l\u2019humble \u00e9glantine, et devenir toujours plus grosses, croyant par l\u00e0 devenir plus belles\u00a0?<\/p>\n<p>Pourquoi \u00e9tais-je \u00e0 ce point asservi \u00e0 la beaut\u00e9\u00a0? N\u2019\u00e9tait-elle pas, au fond, mon unique souci, moi qui avais quitt\u00e9 mon pays et les miens pour admirer des fleurs\u00a0? Etais-je r\u00e9ellement humain, ou un peu pareil \u00e0 ces orchid\u00e9es qui trahissent leur r\u00e8gne pour parvenir \u00e0 leurs fins\u00a0? Ne m\u2019avait-il pas sembl\u00e9, quelquefois, que leurs l\u00e8vres m\u2019invitaient au plus suave des baisers\u00a0?<\/p>\n<p>Ce d\u00e9sir de brouiller les r\u00e8gnes me fit mieux observer un arbre poussant pr\u00e8s de ma case, dont les luxuriantes fleurs jaunes attiraient perruches et cacato\u00e8s, qui peut-\u00eatre les prenaient pour les leurs. Un soir, comme venant de son tronc, je per\u00e7us un bruit bizarre, entre le cri humain, le bourdonnement d\u2019insectes, et le chant d\u2019oiseau. Et au pied du chrysodendron dont je venais de d\u00e9couvrir le nom, je trouvai un perroquet bless\u00e9, qui paraissait \u00eatre son \u00e2me, ou bien celle d\u2019un homme ensorcel\u00e9. Car j\u2019avais l\u2019impression qu\u2019il voulait me parler, par ces sons de d\u00e9tresse qui sortaient de son bec\u00a0; et son d\u00e9sarroi de me voir ignorer sa langue semblait \u00e9galer la souffrance de son aile bris\u00e9e. Du vert vif de sa t\u00eate au rouge de sa queue, il tenait autant d\u2019une amaryllis, feuilles et fleurs confondues, que des mille couleurs d\u2019un ins\u00e9parable. De qui l\u2019avait-on s\u00e9par\u00e9, lui, pour qu\u2019il se retrouve en cet \u00e9tat\u00a0? L\u2019esseul\u00e9 que j\u2019\u00e9tais recueillit l\u2019\u00e9clop\u00e9 que les siens avaient abandonn\u00e9. Ce devait \u00eatre la fl\u00e8che perdue d\u2019un Indien, qui lui avait trou\u00e9 l\u2019aile\u00a0; les perroquets ne se mangent pas, dans ces contr\u00e9es, et ces gens-l\u00e0 ne veulent pas tuer pour rien\u00a0; mais leur tir n\u2019est pas infaillible. J\u2019essayai donc de r\u00e9parer le mal caus\u00e9 par mes semblables. Je soignai sa plaie, mais celle-ci \u00e9tait trop profonde pour qu\u2019il se rem\u00eet \u00e0 voler. Comme un humain, il serait condamn\u00e9 \u00e0 marcher\u00a0; comme un humain, je lui apprendrais \u00e0 parler. En \u00e9change il m\u2019enseignerait la langue des oiseaux. Il fallait les entendre, ces conversations o\u00f9 mon cacato\u00e8s imitait jusqu\u2019\u00e0 mes intonations, tandis que moi j\u2019apprenais les trilles qui dans la brousse signifient le danger ou l\u2019abondance. Nous fin\u00eemes par nous cr\u00e9er un sabir, incompr\u00e9hensible aux indig\u00e8nes comme aux oiseaux, mais qui nous rendait limpides l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. Je ne sortais plus de ma case sans ce perroquet sur mon \u00e9paule. Nous \u00e9tions devenus des ins\u00e9parables. Quand je songeais qu\u2019il devait en aller de m\u00eame, au loin, entre ma m\u00e8re et mon chien, je n\u2019en ressentais pas moins un pincement de jalousie, comme si par cette union que j\u2019avais suscit\u00e9e, tous deux m\u2019avaient trahi. Mais ces ombres-l\u00e0 \u00e9tant trop p\u00e9rilleuses pour que je m\u2019y attarde, aussit\u00f4t je revenais au soleil aveuglant, sous lequel les Indiens font cro\u00eetre le ma\u00efs en imitant le chant des oiseaux. Loin de manger leurs cong\u00e9n\u00e8res, comme d\u2019abord je l\u2019avais craint, ces sauvages qui l\u2019\u00e9taient si peu paraissaient bien conna\u00eetre ce qui lie l\u2019humain aux plantes, en passant par les fauves et les cacato\u00e8s. Eux aussi traitaient ces derniers comme leurs complices, qui leur apprenaient \u00e0 dialoguer avec le ma\u00efs et d\u2019autres oiseaux. M\u00eame avec moi, par l\u2019interm\u00e9diaire de mon perroquet, ils se mirent \u00e0 parler. Si j\u2019\u00e9tais un humain, je devais \u00eatre Indien.<\/p>\n<p>Mais mon go\u00fbt de l\u2019exotisme n\u2019arrivait plus toujours \u00e0 faire taire ma nostalgie. Entre les phrases de mon perroquet, les premiers vers des Bucoliques me revenaient\u00a0: \u201c\u00a0Du pays de nos p\u00e8res, nous sommes exil\u00e9s \u2013 tandis que toi, Tityre, te reposant \u00e0 l\u2019ombre, aux bois tu apprends \u00e0 redire le doux nom de la belle Amaryllis\u00a0\u201d. Or mon Tityre \u00e0 moi, il me semblait parfois l\u2019entendre, depuis que j\u2019avais per\u00e7u ce cri d\u2019oiseau bless\u00e9, comme si lui aussi m\u2019appelait, peut-\u00eatre \u00e9tait-il \u00e9galement bless\u00e9, et du coup que je lui avais donn\u00e9 en m\u2019en allant. Les mois passaient, les ann\u00e9es m\u00eames, n\u2019avais-je pas tacitement promis \u00e0 ma m\u00e8re de bient\u00f4t revenir \u2013 mais comment quitter ces Tropiques sans avoir mieux identifi\u00e9 ce que j\u2019y venais chercher\u00a0? Avais-je trouv\u00e9\u00a0la fleur qui aurait gu\u00e9ri ma m\u00e8re, ou seulement celle en qui se serait condens\u00e9\u00a0l\u2019ailleurs\u00a0? N\u2019en \u00e9tais-je pas \u00e0 rechercher dans le mahonia le parfum du muguet, et dans mes orchid\u00e9es l\u2019orchis de mon pays\u00a0? Les pavots n\u2019\u00e9taient point parvenus \u00e0 me faire oublier quoi que ce f\u00fbt. Du reste la fronti\u00e8re entre le propre et l\u2019\u00e9tranger elle aussi s\u2019\u00e9tait effrit\u00e9e\u00a0; et ces fleurs que Monsieur croyait typiquement fran\u00e7aises se r\u00e9v\u00e9laient originaires des terres les plus lointaines. La France sans ses voyageurs n\u2019aurait pas seulement de bleuets, ni de coquelicots, qui lui vinrent comme l\u2019ivraie charri\u00e9e par le bl\u00e9 issu d\u2019Egypte. Avec la d\u00e9couverte de l\u2019Am\u00e9rique, notre pays conquit encore ses capucines, ses b\u00e9gonias et ses dahlias\u00a0; son platane m\u00eame naquit du croisement d\u2019un arbre occidental avec un autre d\u2019Orient.<\/p>\n<p>Pourtant, si je voulais rentrer chez moi, il ne me suffirait pas d\u2019avoir fait parvenir au Ma\u00eetre plus d\u2019\u00e9tudes et de dessins qu\u2019il n\u2019avait d\u00fb en esp\u00e9rer\u00a0; en outre je ram\u00e8nerais des boutures et des graines de plantes qui n\u2019avaient jamais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 notre jardin. A pr\u00e9sent Monsieur ne refuserait plus, j\u2019en \u00e9tais s\u00fbr, de l\u2019embellir d\u2019essences \u00e9trang\u00e8res, qui apporteraient la lumi\u00e8re d\u2019o\u00f9 elles avaient vu le jour. Toutefois je devais veiller \u00e0 ne r\u00e9colter que celles qui survivraient \u00e0 notre ciel brumeux, \u00e0 nos bruines, \u00e0 nos gels. Rien qu\u2019\u00e0 y repenser je frissonnais; mais enfin j\u2019allais revoir le visage de ma m\u00e8re. En digne fils d\u2019un rustre, je me mis en qu\u00eate des fleurs les plus rustiques, et des semences qui vivaient \u00e0 l\u2019ombre, comme le Tityre de Virgile. Celle qui s\u2019adapte \u00e0 tous les sols, supporte le soleil comme son absence, envahit celui qui sait la planter, celle qu\u2019on trouve partout, pourtant, la si commune Renou\u00e9e, dont le simple nom invite aux retrouvailles, celle-l\u00e0 je ne pus la trouver. Si tant qu\u2019elle vit, en effet, elle r\u00e9siste \u00e0 tout, elle n\u2019en meurt pas moins en hiver \u2013 et pour celui qui n\u00e9glige de la replanter, ne repara\u00eet jamais. Car il n\u2019est de retrouvailles que pour celui qui veille, constamment, \u00e0 la sant\u00e9 de ses racines. M\u2019\u00e9tais-je avis\u00e9 jusqu\u2019alors que des amaryllis non plus, je n\u2019en avais trouv\u00e9\u00a0? Peut-\u00eatre, qui sait, n\u2019y en avait-il que chez moi\u00a0; et celles que j\u2019avais d\u00e9sir\u00e9es, dont les tiges eussent \u00e9t\u00e9 des troncs, peut-\u00eatre n\u2019existaient-elles pas. Ce voyage, soudain, me fit l\u2019effet d\u2019un r\u00eave, dont j\u2019\u00e9tais sur le point de m\u2019\u00e9veiller\u00a0; et je sentis que le retour au r\u00e9el serait rude. Ainsi j\u2019appris que les bougainvill\u00e9es, qui recouvraient tout, l\u00e0-bas, et m\u2019avaient tant charm\u00e9, n\u2019\u00e9taient m\u00eame pas des fleurs \u2013 et que sous leurs trompeuses couleurs, les v\u00e9ritables inflorescences \u00e9taient de petites taches fades. \u201c\u00a0Voil\u00e0 tout ce qui reste d\u2019un voyage, Monsieur de Bougainville, vous qui avez sacrifi\u00e9 votre vie pour donner votre nom \u00e0 ces feuilles violettes, qui s\u2019en passaient fort bien. Nous avons trop cru, vous et moi, aux noms comme aux exp\u00e9ditions. Connaissent-ils seulement la flore de leur pays, tous ces botanistes qui n\u2019aspirent qu\u2019aux Tropiques\u00a0?\u00a0Qu\u2019en rapporte-t-on, dites-moi, sinon le regret d\u2019un rouge, que d\u00e9j\u00e0 l\u2019on avait en arrivant\u00a0?\u201d Ingrat envers le pr\u00e9sent comme le pass\u00e9, je ne voyais plus mes orchid\u00e9es, l\u2019oiseau bariol\u00e9 qui enchantait mes jours, ni la sagesse des Indiens. Ne songeant plus qu\u2019\u00e0 retrouver tout ce que j\u2019avais laiss\u00e9 chez moi, je tournai le dos au soleil, et embarquai, mes malles pleines de graines, et mon perroquet sur l\u2019\u00e9paule. Il poussait de petits cris que je ne comprenais pas. On e\u00fbt dit que sa plaie s\u2019\u00e9tait rouverte \u2013 \u00e0 moins que ce ne f\u00fbt la mienne. Depuis mon arriv\u00e9e dans cette savane, sept ans avaient pass\u00e9.<\/p>\n<p>Je n\u2019avais pas re\u00e7u de lettres, pendant toutes ces ann\u00e9es. Ma m\u00e8re ne savait pas \u00e9crire, mon p\u00e8re n\u2019avait rien \u00e0 me dire, et Monsieur aurait eu l\u2019impression de d\u00e9choir s\u2019il m\u2019avait dit merci. Or \u00e0 pr\u00e9sent il ne le pourrait plus, Monsieur \u00e9tait mort durant mon absence, et ma m\u00e8re ne lui avait pas longtemps surv\u00e9cu. J\u2019\u00e9tais parti pour elle et par l\u00e0 je l\u2019avais perdue. Il ne me semblait pas moins que c\u2019\u00e9tait elle qui en partant ainsi m\u2019avait abandonn\u00e9. L\u2019aurais-je quitt\u00e9e, si je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 s\u00fbr de la retrouver, croyant, ou voulant me convaincre, qu\u2019elle m\u2019aimait assez pour au moins tenir jusqu\u2019\u00e0 mon retour. Et si maintenant je me mettais de nouveau \u00e0 douter qu\u2019elle m\u2019aim\u00e2t, comme si souvent dans mon enfance, elle ne serait plus l\u00e0 pour me rassurer, en prenant soin de mes coquelicots ou de ma mis\u00e8re. \u201c\u00a0D\u2019ailleurs ma mis\u00e8re m\u00eame s\u2019est dess\u00e9ch\u00e9e, ne t\u2019avait-elle pas dit que tu n\u2019avais pas les doigts verts, l\u2019amour est plus fragile que la plus fr\u00eale des tiges, et ta maladresse l\u2019a bris\u00e9.\u00a0Regarde, quel saccage, dans ce jardin auquel elle avait consacr\u00e9 sa vie.\u00a0\u201d De fait, celui-ci \u00e9tait tomb\u00e9 dans la pire sauvagerie, plus inextricable que ma savane, je n\u2019aurais pas besoin d\u2019y semer mes lianes pour le rendre exotique, les petites friches de ma m\u00e8re avaient envahi les parterres, les orties \u00e9touff\u00e9 les fleurs, et il ne me restait plus qu\u2019\u00e0 devenir, ainsi qu\u2019enfant je l\u2019avais r\u00eav\u00e9, sp\u00e9cialiste des herbes folles. Certes j\u2019\u00e9prouvais un certain plaisir \u00e0 voir jusqu\u2019aux murs du ch\u00e2teau envahis par le lierre et la val\u00e9riane\u00a0; n\u2019\u00e9tait-ce pas l\u00e0, pour un fils de jardiniers, une revanche sur le Ma\u00eetre? Mais n\u2019\u00e9tait-il pas aussi un peu d\u00e9plac\u00e9 de chercher vengeance d\u2019un homme qui m\u2019avait permis de partir au bout du monde, aussi longtemps que je l\u2019avais voulu, rien que pour contempler les plantes qui me plaisaient le plus\u00a0? N\u2019y avait-il pas \u00e9galement quelque bassesse \u00e0 m\u2019en prendre \u00e0 un mort \u2013 depuis plus d\u2019un an d\u00e9j\u00e0 enterr\u00e9 au centre de son jardin. En effet c\u2019\u00e9tait au c\u0153ur de son labyrinthe de buis, qu\u2019il avait voulu se faire ensevelir, comme pour prouver que jamais on ne sort de ce d\u00e9dale qu\u2019est la vie, parce qu\u2019il n\u2019a pas d\u2019issue, f\u00fbt-ce aux antipodes de la terre. Quant \u00e0 ma m\u00e8re, elle avait \u00e9t\u00e9\u00a0jet\u00e9e \u00e0 la fosse commune, dans le cimeti\u00e8re des pauvres. J\u2019aurais bien d\u00e9terr\u00e9 ses restes, m\u00eal\u00e9s \u00e0 d\u2019autres, peu importait, pour les d\u00e9poser aupr\u00e8s de ce Ma\u00eetre qu\u2019elle avait tant aim\u00e9\u00a0; mais elle m\u2019en aurait voulu d\u2019une telle transgression, pour elle une servante avait \u00e0 garder ses distances devant le Ma\u00eetre, \u00e0 moins qu\u2019il ne veuille la prendre, pour la laisser quand il voudrait \u2013 tel \u00e9tait l\u2019ordre, qui toujours l\u2019emporterait sur l\u2019amour. Ainsi devrais-je me contenter de couvrir de roses la tombe des pauvres.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re, lui, \u00e9tait toujours l\u00e0 \u2013 du moins son corps raidi. D\u00e9j\u00e0 beaucoup plus vieux que ma m\u00e8re, de la perdre il avait pris trente ans, et perdu la m\u00e9moire, sans doute dans l\u2019espoir d\u2019\u00e9chapper au poids de cette absence. Celle-ci \u00e9tait pourtant la seule chose dont il semblait avoir gard\u00e9 conscience, sans cesse il la cherchait, ma m\u00e8re, \u00e0 travers les arbres du jardin, et souvent j\u2019essayai de croire avec lui que de derri\u00e8re un tilleul ou un h\u00eatre, tout \u00e0 coup elle allait surgir. Mais vu qu\u2019elle tardait \u00e0 venir, il fallut bien que je veille moi-m\u00eame sur ce p\u00e8re, comme sur un enfant. Et en d\u00e9pit de sa maladie, ou par elle, je le d\u00e9couvris, diff\u00e9rent de ce rustre pour qui je l\u2019avais pris, \u00e9tonnamment fragile, au fond, aussi bless\u00e9 que moi, sinon plus irr\u00e9m\u00e9diablement encore, par les brimades de ma m\u00e8re, ses abandons, et puis son d\u00e9sespoir, surtout, qui avait fini par la tuer, et devant lequel, toujours, nous avions \u00e9t\u00e9 impuissants. Finalement je lui ressemblais, \u00e0 ce vieillard, je n\u2019\u00e9prouvais plus de d\u00e9pit \u00e0 n\u2019\u00eatre pas le fils de Monsieur \u2013 qui d\u2019ailleurs, il fallait l\u2019avouer, ne m\u2019aurait pas mieux trait\u00e9 s\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 mon p\u00e8re. Quant \u00e0 sa fille, l\u2019Eglantine que j\u2019avais quitt\u00e9e si jeune avait maintenant port\u00e9 son fruit, une petite Rose, que son pr\u00e9nom affranchissait de la duret\u00e9 et du m\u00e9pris de sa m\u00e8re, dont elle n\u2019avait gard\u00e9 que la d\u00e9licatesse, et le visage, c\u2019en \u00e9tait incroyable, cette petite \u00e9tait celle-l\u00e0 m\u00eame qui avait hant\u00e9 mon enfance, et bient\u00f4t elle m\u2019enseignerait qu\u2019il est des roses sans \u00e9pines. Jusqu\u2019\u00e0 sa m\u00e8re, elle l\u2019avait adoucie, comme si \u00e0 une telle douceur on ne pouvait r\u00e9sister, et moi je me pris \u00e0 songer, ayant tellement r\u00eav\u00e9 de sa m\u00e8re, que peut-\u00eatre cette Rose \u00e9tait mon enfant par l\u2019esprit, comme j\u2019avais \u00e9t\u00e9 celui du Ma\u00eetre. Qui sait du reste si sa m\u00e8re n\u2019aurait pas voulu de moi, un jour, si du moins je l\u2019avais salu\u00e9e, avant de partir, et si je ne m\u2019\u00e9tais pas complu, toujours, dans mon r\u00f4le de rustaud\u00a0? Elle m\u2019avait \u00e9crit, dit-elle, \u00e0 la mort de ma m\u00e8re, mais sa lettre avait d\u00fb se perdre. Elle alla jusqu\u2019\u00e0 m\u2019inviter chez elle, \u00e0 mon retour, avec son falot de mari, dans cette nouvelle demeure qu\u2019elle avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 au ch\u00e2teau, mais sa gentillesse tenait plus de la simple politesse, ou de l\u2019indiff\u00e9rence, voire de la piti\u00e9, que de quelque souvenir attendri. Moi qui n\u2019\u00e9tais que souvenir, on e\u00fbt dit que tous, autour de moi, avaient oubli\u00e9. Eglantine m\u2019avoua m\u00eame que des fermiers voisins lui ayant propos\u00e9 de racheter le jardin, pour en faire un potager, elle \u00e9tait sur le point d\u2019accepter \u2013 \u00e0 condition qu\u2019ils laissent une enclave sans l\u00e9gumes, et cl\u00f4tur\u00e9e, d\u2019une taille respectable, autour de la tombe de son p\u00e8re. Je la suppliai de ne pas renier ainsi la m\u00e9moire de ce dernier, qui avait tant investi dans ce jardin, au point de m\u2019envoyer aux Tropiques pour recueillir des plants qui lui feraient honneur. En ceci je mentais un peu, c\u2019\u00e9tait seulement \u00e0 enrichir ses livres qu\u2019il aspirait, mais cette petite malhonn\u00eatet\u00e9 me semblait n\u00e9gligeable, en regard de la trahison qui se tramait. N\u2019aurait-elle pas hurl\u00e9 dans sa fosse, ma m\u00e8re, \u00e0 voir des carottes et des courgettes prendre la place de ses roses\u00a0? Si je l\u2019avais abandonn\u00e9e, sans seulement m\u2019en rendre compte, du moins je ne laisserais pas son \u0153uvre \u00e0 l\u2019abandon\u00a0; je me ferais un rempart contre les salades, je d\u00e9fricherais ses parterres, et rendrais \u00e0 ses fleurs leur s\u00e8ve d\u2019antan.<\/p>\n<p>Eglantine \u00e9couta mon discours, ne comprenant pas pourquoi j\u2019y mettais tant de fougue \u2013 et vu que ce jardin lui importait si peu, elle le remit entre mes mains. Mais je ne songeai m\u00eame pas \u00e0 m\u2019enorgueillir de devenir par l\u00e0 le Ma\u00eetre de cette terre. Car Eglantine alors me rendit aussi mon chien. Croyiez-vous que je l\u2019avais oubli\u00e9, sans vous douter que je ne pensais qu\u2019\u00e0 lui, presque plus qu\u2019\u00e0 ma m\u00e8re, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 j\u2019avais repos\u00e9 le pied sur notre continent? Ne f\u00fbt-ce que pour cela, Eglantine aurait eu droit \u00e0 toute ma reconnaissance\u00a0: \u00e0 la mort de ma m\u00e8re, elle l\u2019avait gard\u00e9, sans doute pour la petite Rose, sans savoir si un jour je reviendrais. Cela faisait donc quatre ans qu\u2019il vivait chez elle. Ce fut seulement quelques mois plus tard qu\u2019il s\u2019en alla. En ceci je veux dire qu\u2019il partit l\u00e0 d\u2019o\u00f9 l\u2019on ne revient pas \u2013 mais avec lui, \u00e9pargnez-moi ce mot cru, dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 d\u00fb me servir deux fois. Tout \u00e0 coup il tomba malade, et en cinq jours perdit toutes ses forces. Il est vrai qu\u2019on ne sut jamais quel \u00e9tait son \u00e2ge. Mais moi je crois qu\u2019il \u00e9tait las, de tous ces changements de ma\u00eetres, peut-\u00eatre s\u2019\u00e9tait-il attach\u00e9 \u00e0 la petite Rose, et n\u2019avait pas envie de revenir chez moi. J\u2019essayai de ne pas le remarquer, mais il avait l\u2019air triste, durant ces mois, \u00e0 peine mangeait-il, et lorsqu\u2019il m\u2019avait retrouv\u00e9, ne m\u2019avait pas fait de f\u00eate \u2013 tout au plus grogna-t-il \u00e0 la vue de mon perroquet. Peut-\u00eatre ne me reconnut-il m\u00eame pas, il n\u2019y a que dans l\u2019Odyss\u00e9e qu\u2019un chien attend vingt ans son ma\u00eetre\u00a0; tout ce qui est vrai, dans cette histoire, c\u2019est qu\u2019\u00e0 peine l\u2019a-t-il retrouv\u00e9 qu\u2019il s\u2019en va.<\/p>\n<p>Je pleurai pour lui comme je n\u2019avais pu le faire pour ma m\u00e8re. Et lui je l\u2019enterrai sous un fr\u00eane du jardin. Plus encore que par la tombe de Monsieur, pour moi ce jardin en devint un cimeti\u00e8re\u00a0; la terre enti\u00e8re, il est vrai, me paraissait un cimeti\u00e8re\u00a0; et le panier vide de mon chien longtemps resta le centre de ma vie.<\/p>\n<p>Un jour cependant je ravalerais mes larmes pour me mettre \u00e0 la t\u00e2che. Je me mis \u00e0 b\u00eacher, \u00e0 biner, \u00e0 retourner la terre. Sans rancune je livrais toutes mes \u00e9nergies \u00e0 ce jardin pour qui m\u2019avait si souvent d\u00e9laiss\u00e9 ma m\u00e8re. Mais tandis que je travaillais \u00e0 refaire de cette brousse une roseraie, je r\u00e9alisais que tout ce qui m\u2019avait fait revenir s\u2019\u00e9tait enfui. Ma m\u00e8re, mon chien, jusqu\u2019\u00e0 la beaut\u00e9 de ce jardin, n\u2019\u00e9taient plus que souvenirs. Or des souvenirs \u00e7a peut s\u2019emporter, o\u00f9 le vent nous m\u00e8ne, comme des graines, ou des racines c\u00e9lestes. Allais-je rester pour un p\u00e8re qui ne me reconnaissait pas, ou pour une jeune femme jadis aim\u00e9e qui en avait \u00e9pous\u00e9 un autre\u00a0? Pour ce lopin de terre, qui sans ses fleurs n\u2019avait aucun charme particulier\u00a0? Ne trouverais-je pas d\u2019autre sol \u00e0 labourer, plus vierge et mieux expos\u00e9\u00a0? D\u2019autres femmes que ces p\u00e2les mijaur\u00e9es de mon pays, ces paysannes qui jouaient aux demoiselles\u00a0? Perdais-je de vue que j\u2019approchais de la trentaine, et que j\u2019\u00e9tais toujours aussi seul qu\u2019\u00e0 cinq ans\u00a0? Jusqu\u2019\u00e0 quand resterais-je fid\u00e8le \u00e0 ma m\u00e8re, qui n\u2019avait cess\u00e9 de penser \u00e0 un autre\u00a0? Quel \u00e9tait mon regret, maintenant, de ces Indiennes dont la peau respirait le soleil, comme des plantes qui n\u2019ont besoin pour vivre que d\u2019un peu de lumi\u00e8re. N\u2019\u00e9tais-je pas ici comme une plante qui d\u00e9p\u00e9rit sans soleil\u00a0? Il me semblait que toutes les couleurs \u00e9taient rest\u00e9es l\u00e0-bas, prises dans les lianes de la jungle, entre des l\u00e8vres d\u2019orchid\u00e9es, dans le plumage d\u2019ins\u00e9parables. Jusqu\u2019\u00e0 mon perroquet paraissait perdre ses rouges et ses verts, bient\u00f4t il serait gris, comme ceux de ses fr\u00e8res qui finissent en cage. D\u00e9j\u00e0 il parlait moins, et ne chantait presque plus. Peut-\u00eatre allait-il partir comme mon chien, sans m\u00eame g\u00e9mir, n\u2019ayant plus cette vitalit\u00e9 qui le faisait hurler au pied de son chrysodendron, lorsque son aile \u00e9tait bless\u00e9e. Le ciel \u00e9tait si bas, ici, qu\u2019un cacato\u00e8s n\u2019aurait pu y voler, ni les arbres pousser aussi haut qu\u2019un chrysodendron. Moi qui \u00e9tais si soucieux de mes souvenirs, laisserais-je p\u00e2lir les plus r\u00e9cents et les plus vifs d\u2019entre eux? Ne f\u00fbt-ce que pour les rafra\u00eechir, j\u2019aspirais \u00e0 me replonger dans cette chaleur des Tropiques, o\u00f9 j\u2019avais fini par oublier les moustiques, mes allergies, et ma douleur. Il me semblait que c\u2019\u00e9tait l\u00e0, bizarrement, que je retrouverais mon enfance, et comme une pr\u00e9sence, pareille \u00e0 celle de mon chien. \u201c\u00a0Va voir l\u00e0-bas si je n\u2019y suis pas\u00a0\u201d, disait souvent ma m\u00e8re pour m\u2019\u00e9loigner d\u2019elle. Peut-\u00eatre savait-elle qu\u2019un jour, r\u00e9ellement, elle y serait, l\u00e0-bas. \u201c\u00a0Parmi les voyageurs, pensais-je, il y a ceux qui meurent dans des contr\u00e9es barbares, et puis ceux qui ne r\u00e9sistent pas au retour. Sans doute serais-je de ceux-l\u00e0, si je ne repartais pas. A moins qu\u2019il y en ait d\u2019autres, encore, qui survivent par ce qu\u2019ils ont ramen\u00e9, ces graines exotiques qu\u2019ils r\u00e9ussissent \u00e0 faire germer dans leur nord, ceux qui restent \u00e0 l\u2019aff\u00fbt de tout nouveau troph\u00e9e rapport\u00e9 par d\u2019autres explorateurs \u2013 et alors s\u2019organisent de v\u00e9ritables trafics, o\u00f9 contre un datura se troque un hibiscus, o\u00f9 la moindre bouture ne se c\u00e8de qu\u2019\u00e0 prix d\u2019or, et le march\u00e9 ne peut se conclure que s\u2019il semble \u00e0 chacun avoir escroqu\u00e9 l\u2019autre. N\u2019appelle-on pas folies ces jardins o\u00f9 les princes veulent surpasser Versailles, \u00e9clipsant le Soleil royal, \u00e0 introduire, dans des all\u00e9es \u00e0 la fran\u00e7aise, le suave d\u00e9sordre d\u2019Outre-Manche \u2013 comme ma m\u00e8re \u2013, et les merveilles d\u2019Outre-Mer \u2013 comme moi\u00a0? Mais moi, contre une fortune m\u00eame, je ne c\u00e9derais pas les graines que je destinais \u00e0 ce jardin \u2013 et qu\u2019avec toutes mes tergiversations, je suis en train de laisser pourrir. Au labeur donc, ce ne sera pas assez de rendre vie \u00e0 ces rosiers, si je laisse mourir mes pousses d\u2019orchid\u00e9es. N\u2019est-ce pas dans ce jardin que reposent les corps de mon chien et de mon Ma\u00eetre, qui en retournant \u00e0 la terre ont d\u00fb l\u2019enrichir mieux que nul engrais\u00a0? Au fond, rien n\u2019est plus fertile qu\u2019un cimeti\u00e8re. Et si mes racines sont moins \u00e9th\u00e9r\u00e9es que celles des orchid\u00e9es, c\u2019est ici qu\u2019elles se trouvent. Allons, j\u2019\u00e9tais plus oublieux encore que tous ceux qui m\u2019entourent\u00a0! Car s\u2019il n\u2019y a plus ici de fleurs, n\u2019y a-t-il pas des arbres, plusieurs fois centenaires, qui mieux que moi connaissent ma grand-m\u00e8re, et toute l\u2019histoire de ma famille\u00a0? Ceux que je planterais, jamais je ne les verrais ni si vieux, ni si grands. C\u2019est en hybridant mes plantes, les anciennes avec les nouvelles, que je concilierai le pr\u00e9sent et le pass\u00e9\u00a0; c\u2019est en acclimatant ces boutures des Tropiques que je me referai aux froidures d\u2019ici\u00a0\u201d. Du reste les habituer \u00e0 ce climat hostile ne me suffirait pas, je tenterais de les naturaliser, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles prolif\u00e8rent, sur ce sol qui n\u2019\u00e9tait pas fait pour elles. Et apr\u00e8s je les apprivoiserais, comme un Indien je les ferais cro\u00eetre en chantant, avec mon perroquet, qui aurait l\u2019impression de retrouver sa brousse, dans mes fleurs plus luxuriantes que des oiseaux du paradis. D\u00e9j\u00e0 il se remettait un peu, mon perroquet, et \u00e0 nouveau retentissaient nos accords, moins parce qu\u2019il s\u2019habituait au froid que de me voir d\u2019humeur meilleure. N\u2019avais-je pas encore compris que ce n\u2019\u00e9tait pas seulement de mes mots qu\u2019il se faisait l\u2019\u00e9cho, mais du moindre de mes sentiments\u00a0? Et par ces cris qui lui revenaient droit de son chrysodendron, il m\u2019apprenait qu\u2019apprivoiser n\u2019est pas brimer la sauvagerie, mais couler sa force dans la douceur. N\u2019\u00e9tait-ce pas cela que je visais, en venant semer mes orchid\u00e9es au milieu de roses\u00a0?<\/p>\n<p>Mais la pluie avait transperc\u00e9 mes malles durant le voyage, mes semences \u00e9taient rabougries, et certaines boutures carr\u00e9ment pourries. Ainsi jamais mon jardin ne conna\u00eetrait l\u2019hibiscus. Quant aux autres essences, pour les sauver il faudrait aider la nature. Il faudrait que je les abrase, mes graines, ou bien les scarifie, renouant avec les viols na\u00effs de mon enfance, afin de faciliter la lev\u00e9e, dont le seul nom me remplissait d\u2019espoir, et que j\u2019enrobe mes racines d\u2019engrais, de la fiente d\u2019oiseaux, qui de la lev\u00e9e ferait une envol\u00e9e. Je devrais amender le sol, puisque c\u2019est ainsi qu\u2019on dit l\u2019enrichir, comme si l\u2019on ne s\u2019enrichissait jamais que de se repentir \u2013 encore faudrait-il savoir de quoi. Qu\u2019avais-je, pour ma part, \u00e0 expier, d\u2019\u00eatre parti ou bien revenu \u2013 moi qui n\u2019\u00e9tais pas loin de n\u2019\u00e9prouver plus de regrets, ni de l\u2019un ni de l\u2019autre. Pour pr\u00e9server mes plantes du gel, je devrais couvrir la terre de paille, ou de feuilles mortes, et r\u00e9pandre partout la mort pour qu\u2019elle nourrisse la vie. Par l\u00e0 j\u2019emp\u00eacherais les mauvaises herbes de pousser, en \u00e9tais-je donc \u00e0 renier ces folles herbac\u00e9es que j\u2019avais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es aux roses \u2013 mais je me justifiais en me disant que ces ruses, je ne faisais que les emprunter \u00e0 la nature, o\u00f9 les palmiers prot\u00e8gent leur tronc en s\u2019enveloppant des d\u00e9bris de leurs feuilles. Les plus attentifs de mes soins, bien s\u00fbr, iraient \u00e0 mes pr\u00e9cieuses orchid\u00e9es, qui avaient tant de mal \u00e0 s\u2019adapter, sur leurs maigres tuteurs\u00a0; les arbres par qui elles vivaient, l\u00e0-bas, faisaient plus que les nourrir, c\u2019\u00e9tait une symbiose parfaite qui les liait \u00e0 eux \u2013 mais l\u00e0-bas c\u2019\u00e9tait le pays des ins\u00e9parables, et il n\u2019y avait ici que des s\u00e9par\u00e9s. Pour ne pas ajouter \u00e0 cela le choc d\u2019une chute thermique, je les avais log\u00e9es dans les serres chaudes de Monsieur, leur pr\u00e9parant pour plus tard les serres froides, qui en r\u00e9alit\u00e9 sont ti\u00e8des, et d\u00e9licatement am\u00e8nent les s\u00e8ves les plus torrides \u00e0 se mod\u00e9rer un peu. Le ch\u00e2teau lui-m\u00eame, sous son lierre, s\u2019\u00e9tait transform\u00e9 en orangerie, et le fils du jardinier, qui jadis s\u2019y glissait en secret, puis de pouvoir y poser le pied se sentit honor\u00e9, ce bougre \u00e0 peine d\u00e9grossi par son exploration du monde, \u00e0 pr\u00e9sent allait et venait, sous les moulures de ces plafonds si hauts, comme le Seigneur des lieux. En d\u2019autres temps je me serais pris pour Dieu, apr\u00e8s avoir repris la place du Ma\u00eetre, de faire ainsi pour mes fleurs le froid ou le beau temps. Mais je m\u2019avisai vite, devant l\u2019\u00e9tat de leur tige, qu\u2019\u00e0 l\u2019acclimatation je n\u2019avais rien compris, en mettant toute ma peine \u00e0 temp\u00e9rer l\u2019hiver, sans m\u00e9nager en permanence l\u2019humide du printemps. Avais-je oubli\u00e9 que sous la mousson, ce vent qui souffle la mer vers la terre, toujours celle-ci regorge d\u2019eau? Du coup mes boutures d\u2019araucaria, le g\u00e9ant des savanes, ne croissaient pas d\u2019un pouce\u00a0; et mes graines de <em>sequoia sempervirens<\/em>, le toujours vert qui est l\u00e0-bas l\u2019image de l\u2019Eternel, chez moi ne daignaient pas germer. A quoi bon s\u2019escrimer, d\u2019ailleurs, m\u00eame s\u2019ils prenaient ne seraient-ils condamn\u00e9s \u00e0 ne jamais d\u00e9passer la paroi de mes serres\u00a0? Ce pays \u00e9tait trop \u00e9troit, pour eux, et mon esprit aussi, il fallait \u00eatre Indien pour comprendre leur \u00e9perdue libert\u00e9, on me l\u2019avait bien dit, qu\u2019\u00e9lever un arbre tropical loin de son sol natal tenait de la gageure \u2013 mais n\u2019\u00e9tais-je pas Dieu, lorsque l\u2019\u00e9normit\u00e9 de ces arbres me d\u00e9robait encore la mesquinerie de ma vie.<\/p>\n<p>Il y avait aussi ceux qui survivaient de compromis, les bananiers sans bananes, et moi je m\u2019\u00e9tais toujours si peu pr\u00e9occup\u00e9 des fruits que je me r\u00e9jouissais de leurs feuilles brillantes, mirant mon impuissance, et de ces fleurs trop \u00e9puis\u00e9es d\u2019\u00e9clore pour songer \u00e0 se reproduire, ces corolles d\u00e9munies de nectar ou de pollen. Pour peu que j\u2019aie une fleur, j\u2019\u00e9tais content\u00a0; car souvent, rien que pour avoir des feuilles, il me fallait sacrifier les bourgeons et renoncer \u00e0 toute floraison. La seule plante qui me r\u00e9ussit fut comme par hasard celle qu\u2019on surnommait l\u2019Attila des jardins \u2013 parce que l\u00e0 o\u00f9 elle prend, rien ne poussera plus. \u201c Rappelle-toi la mal\u00e9diction de ta m\u00e8re, devant cette mis\u00e8re que tu ne sus faire tenir. Linn\u00e9 de m\u00eame, si dou\u00e9 pour la nomination, ne fut pas capable de garder les mis\u00e9rables lauriers qu\u2019il avait recueillis lors de ses exp\u00e9ditions. N\u2019as-tu pas trop r\u00eav\u00e9, trop \u00e9crit de mots rares, trop dessin\u00e9 de fleurs inimaginables, pour avoir encore la moindre fibre de jardinier\u00a0? Qu\u2019est-ce que la vie d\u2019un jardinier, du reste, sinon une suite de deuils, o\u00f9 l\u2019on ne cesse de voir se faner ce qu\u2019on a le plus ch\u00e9ri \u2013 et ne dites pas, je vous prie, que pour une fleur ou un chien, la mort se fasse infime. Peut-\u00eatre ne suis-je plus assez vert, ou assez vivant, pour donner vie, ne sachant que contempler ce que d\u2019autres, ou Dieu, ont sem\u00e9. Pour mieux sentir ce qui pla\u00eet aux plantes, sans doute aurais-je d\u00fb mieux conna\u00eetre les femmes.\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Or de celles-ci je ne commen\u00e7ais \u00e0 comprendre que ce petit bout de Rose, qui grandissant mieux que mes plantes, venait maintenant me demander de lui raconter des histoires. Bient\u00f4t ce fut de mon voyage qu\u2019elle me fit parler, et de la vie de son grand-p\u00e8re, dont je devenais le d\u00e9positaire \u2013 ainsi que les arbres du jardin l\u2019avaient \u00e9t\u00e9, pour moi,\u00a0de ma grand-m\u00e8re. Puis la petite r\u00e9alisa que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 enfant comme elle, et se passionna pour mes errances de jadis \u00e0 travers la montagne, voulant que je lui d\u00e9crive jusqu\u2019aux jonquilles, aux orties que j\u2019avais ramass\u00e9es. Et un jour elle m\u2019arriva la robe relev\u00e9e en panier, remplie de jeunes pousses qu\u2019elle venait d\u2019arracher dans les pots de sa m\u00e8re. Comment gronder une telle gentillesse,\u00a0et ne pas sourire de cette pauvre Eglantine, pers\u00e9cut\u00e9e par cette bizarre folie des plantes, qu\u2019apparemment son p\u00e8re avait transmise \u00e0 sa fille, sans m\u00eame la voir na\u00eetre\u00a0? Mais ce sourire que me rendait Rose n\u2019\u00e9tait pas sans tristesse, peut-\u00eatre \u00e9tait-ce la tristesse de mon enfance qui remontait, mais cette petite me faisait fondre, devant elle je ne sais quel gel en moi fondait en larmes, et lorsqu\u2019elle me demandait ce qu\u2019\u00e9tait ce panier vide, au centre de ma demeure, je n\u2019arrivais pas toujours \u00e0 retenir mes pleurs.<\/p>\n<p>\u201c\u00a0C\u2019est \u00e0 Tityre, tu ne t\u2019en souviens pas\u2026\u00a0?\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Ma m\u00e8re m\u2019a dit qu\u2019il \u00e9tait parti, mais que peut-\u00eatre il allait revenir. Tu crois, toi, qu\u2019il reviendra\u00a0?\u00a0\u201d<br \/>\n\u201c\u00a0Je ne sais pas\u2026\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Mais je crois qu\u2019elle savait mieux que moi qu\u2019il ne reviendrait pas.<\/p>\n<p>Comment ai-je tenu, me demanderez-vous. Comment ai-je r\u00e9sist\u00e9, moi, \u00e0 ce froid int\u00e9rieur, et \u00e0 toutes ces disparitions. Qui \u00e9tait l\u00e0, pour prendre soin de moi, envelopper mes racines, recueillir ma s\u00e8ve et me nourrir l\u2019\u00e2me\u00a0? A qui parler, ne f\u00fbt-ce que cela, sinon \u00e0 mon perroquet, ou mon p\u00e8re qui n\u2019entendait pas, ou une heure ou deux, quelquefois, \u00e0 une enfant de six ans\u00a0? Le dicton pr\u00e9tend qu\u2019on r\u00e9colte ce qu\u2019on a sem\u00e9\u00a0; ce serait si simple, et rassurant. Mais s\u2019il est vrai qu\u2019on ne ramasse pas de roses o\u00f9 l\u2019on a jet\u00e9\u00a0du foin, il ne l\u2019est pas moins que les graines r\u00e9pandues, parfois, pourrissent avant d\u2019\u00e9clore. Comment ne me suis-je pas effondr\u00e9, d\u00e8s lors, de voir mourir ces plants pour lesquels j\u2019avais laiss\u00e9 crever les miens\u00a0? Le r\u00eave, je crois, en moi fut toujours plus fort que le r\u00e9el. Il y avait comme une foi, en je ne sais quoi, qui me tenait. \u201c\u00a0<em>Araucaria<\/em>, <em>sempervirens<\/em>, <em>lamium purpureum<\/em>\u2026\u00a0\u201d, je me r\u00e9p\u00e9tais ces noms comme une pri\u00e8re, qui comme jadis me pr\u00e9servait de la foudre. Les mots pour moi faisaient office de tronc, et me tenaient debout.<\/p>\n<p>Ma foi finit par porter ses fruits, certes discrets, mais qui sur fond de ma mis\u00e8re prenaient figure de miracle. Enfin je sus ce qu\u2019est la reprise, cet instant o\u00f9 la racine consent au sol \u00e9tranger, y prend pied et le prouve par ses rhizomes, qui s\u2019\u00e9tendent, et rendent vie au jardinier. \u201c\u00a0Voil\u00e0 qui s\u2019appelle du solide, qu\u2019on vienne me dire, maintenant, qu\u2019\u00e0 force de courir les mers, j\u2019ai fond\u00e9 ma vie sur du sable.\u00a0\u201d J\u2019en vins \u00e0 trouver que ces plantes exotiques \u00e9taient mieux chez moi que dans leur savane \u2013 o\u00f9 le soleil, parfois, ne les \u00e9pargnait pas. Et puis vit-on jamais, dans les sols sans ardoise de l\u00e0-bas, des hortensias virer au bleu\u00a0? Mes roses elles-m\u00eames, par ce brassage d\u2019essences et de continents, avaient meilleure sant\u00e9\u00a0qu\u2019au temps de Monsieur. Et sans me lancer encore dans l\u2019hybridation du coquelicot et de l\u2019orchid\u00e9e, je savourais l\u2019id\u00e9e que d\u2019un continent \u00e0 l\u2019autre, on retrouve certaines esp\u00e8ces, qui de conditions diverses savent tirer le m\u00eame bonheur. \u201c\u00a0Sans doute ma douce moiti\u00e9 \u00e9tait-elle l\u00e0-bas, sous une corolle d\u2019indienne dissimulant la m\u00eame \u00e2me que moi. Mais comment l\u2019aurais-je trouv\u00e9e, moi qui apr\u00e8s avoir retourn\u00e9 ce jardin, son souterrain, jusqu\u2019\u00e0 son labyrinthe, n\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 Monsieur, n\u2019ai toujours pas retrouv\u00e9 mon bulbe d\u2019amaryllis\u00a0?\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Mais cette accalmie fut de courte dur\u00e9e. Certains de mes tilleuls et mes h\u00eatres, subitement, se virent envahis de cochenilles\u00a0; aussit\u00f4t j\u2019enduisis leur tronc d\u2019un poison que les Indiens m\u2019avaient offert pour faire face \u00e0 mes ennemis\u00a0; les pucerons n\u2019y r\u00e9sist\u00e8rent pas, mais les arbres non plus\u00a0: s\u2019infiltrant par les trous que les bestioles avaient for\u00e9s dans le bois, cette potion les ravagea mieux qu\u2019aucun parasite n\u2019aurait su le faire. Les cochenilles d\u2019ailleurs ne tard\u00e8rent pas \u00e0 revenir\u00a0; sachant qu\u2019elles \u00e9taient de la famille des coccid\u00e9s, je voulus combattre le mal par le mal, et les faire d\u00e9vorer par leurs s\u0153urs coccinelles, qui elles sont carnivores et ne s\u2019attaquent pas aux plantes. J\u2019achetai donc, contre une fortune, une nu\u00e9e de coccinelles, qui deux jours plus tard avaient pris le large\u00a0; mais sentirent-elles alors le d\u00e9couragement qui me prit, et se mit \u00e0 me ronger comme un vieux tronc, en tout cas elles revinrent, et cette fois firent un sort \u00e0 mes pucerons. Ne m\u2019entendaient-elles pas susurrer leur nom, comme Tityre celui d\u2019Amaryllis, mes ch\u00e8res <em>coccineae<\/em>, qui en latin signifie <em>\u00e9carlates<\/em> \u00e0 l\u2019\u00e9gal des amaryllis, mes coccinelles qu\u2019en fran\u00e7ais j\u2019appelais \u201cmes petites coquines\u201d. Ces mi\u00e8vreries m\u2019emp\u00each\u00e8rent de voir que j\u2019avais d\u00fb tomber sur des mutantes, ou du moins une esp\u00e8ce particuli\u00e8re qui \u00e9tait aussi v\u00e9g\u00e9tarienne \u2013 et mes coquines, peu \u00e0 peu, perfor\u00e8rent les feuilles de mes h\u00eatres. Ma m\u00e8re, d\u00e9j\u00e0, ne m\u2019avait-elle pas dit de me m\u00e9fier de ces bestioles charmantes, en r\u00e9alit\u00e9 plus urticantes qu\u2019araign\u00e9es. Mais moi, dans mon enfance d\u00e9j\u00e0, je ne me fiais qu\u2019aux apparences, et volant au ch\u00e2teau des grains de ce caf\u00e9 venu du bout du monde, je les peignais de rouge et noir pour en faire des coccinelles.<\/p>\n<p>Devant les feuilles rong\u00e9es de mes arbres, cependant, pour la premi\u00e8re fois depuis tant d\u2019ann\u00e9es dans les jardins, les prairies, les for\u00eats, je me demandai ce qu\u2019est la souffrance d\u2019une plante. N\u2019avais-je pas observ\u00e9 d\u00e9j\u00e0 que certaines fleurs, trop fr\u00e9quemment touch\u00e9es, finissent par se r\u00e9tracter\u00a0? Et les Indiens ne m\u2019avaient-ils fait voir qu\u2019une feuille bless\u00e9e peut pr\u00e9venir ses soeurs, pour qu\u2019elles deviennent am\u00e8res \u00e0 qui voudrait les manger\u00a0? Or si les plantes parlent, pourquoi ne comprendrais-je jamais leur langue, moi qui avais appris celle d\u2019un cacato\u00e8s\u00a0?\u00a0 A quoi pensaient-elles, mes orchid\u00e9es, et que ressentaient-elles lorsqu\u2019elles aimaient\u00a0: qu\u2019avait dit ma mis\u00e8re, jadis, pour s\u00e9duire mon amaryllis\u00a0? Que les fleurs puissent aimer, du moins, je n\u2019en avais jamais dout\u00e9\u00a0; mais moi, avec ma mis\u00e8re morte, mes graines pourries et mes \u00e9corces trou\u00e9es, avais-je part \u00e0 cet amour\u00a0? Que veut-on dire d\u2019un homme qui n\u2019a pas les doigts verts, sinon que les plantes ne l\u2019aiment pas\u00a0? Je contemplais ces arbres lac\u00e9r\u00e9s, qui jusqu\u2019\u00e0 moi avaient pu traverser les si\u00e8cles, intacts, alors que moi je n\u2019avais su les d\u00e9fendre. Sans doute n\u2019\u00e9tais-je pas assez fort, pour que puisse m\u2019aimer une fleur, ou une femme. Et trop peu ancr\u00e9 dans la terre, aussi\u00a0: que faisais-je, en ma l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 j\u2019aurais d\u00fb massacrer ces <em>coccineae<\/em>, sinon admirer, malgr\u00e9 moi, les cercles parfaits qu\u2019en rongeant elles avaient trac\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p>Apr\u00e8s les plantes, on e\u00fbt dit que c\u2019\u00e9taient les b\u00eates, maintenant, qui se tournaient contre moi. Voulaient-elles me dire ainsi qu\u2019il \u00e9tait vain, mon r\u00eave d\u2019harmonie entre les r\u00e8gnes, et qu\u2019il me fallait retourner vers mes pareils, que j\u2019avais fuis parce qu\u2019eux non plus ne semblaient vouloir de moi\u00a0? Rose ne venant plus, ces derniers temps, o\u00f9 elle voyageait avec ses parents, je ne parlais plus qu\u2019\u00e0 mon perroquet. Peut-\u00eatre \u00e9tait-il un peu las de mes plaintes\u00a0; m\u00eame s\u2019il restait sur mon \u00e9paule, il ne me r\u00e9pondait plus beaucoup. Et le jour o\u00f9 je me d\u00e9cidai enfin \u00e0 jeter mes boutures mortes d\u2019araucaria, soudain je sentis ses serres s\u2019enfoncer dans mon bras. Le temps de tourner la t\u00eate, il s\u2019\u00e9tait envol\u00e9. Son aile bless\u00e9e, peu \u00e0 peu, avait d\u00fb reprendre des forces. Peut-\u00eatre battait-il des ailes, quand je ne le regardais pas, pour s\u2019exercer \u00e0 ce d\u00e9part. Et moi je n\u2019avais jamais song\u00e9 qu\u2019il p\u00fbt avoir envie de partir. N\u2019avais-je pas envisag\u00e9, moi, de retourner aux Tropiques\u00a0? Or moi je n\u2019y \u00e9tais pas n\u00e9, comme lui. N\u2019avait-il pas soudain revu, dans ces pousses d\u2019araucaria, l\u2019immensit\u00e9 de sa savane\u00a0? Ne m\u2019en a-t-il pas voulu de l\u2019y avoir arrach\u00e9 \u2013 pour laisser mourir, de surcro\u00eet, les germes de ses arbres\u00a0? N\u2019est-ce pas par vengeance, qu\u2019il planta ses griffes dans ma chair jusqu\u2019\u00e0 la faire saigner\u00a0? Cette plaie me faisait mal, mais ces questions plus encore, et surtout ce que malgr\u00e9 tout j\u2019\u00e9prouvais comme une trahison. C\u2019\u00e9tait mon tour, d\u2019avoir l\u2019aile bless\u00e9e\u00a0; mais moi je sentais qu\u2019\u00e0 jamais mon envol serait bris\u00e9. Je regardais ce sang couler, finement, comme signant mon \u00e9chec. De cela aussi, les Indiens m\u2019avaient pr\u00e9venu, ces oiseaux-l\u00e0 gardent l\u2019\u00e2me sauvage, ils nous accompagnent le temps d\u2019une conversation, puis retournent \u00e0 des chants auxquels les humains ne comprendront jamais rien. Mais comment retrouverait-il ses chrysodendrons, maintenant qu\u2019un imb\u00e9cile lui avait fait traverser la mer, pourrait-il parcourir une telle distance, avec une aile fragile, retrouverait-il seulement le sens de son pays, lui qui n\u2019\u00e9tait pas fait pour les migrations\u00a0? Sans doute \u00e9chouerait-il, avant m\u00eame d\u2019atteindre la mer, dans une for\u00eat du nord, o\u00f9 il ne saurait se nourrir, et o\u00f9 quelque rapace, qu\u2019il croirait un ami, ne tarderait pas en faire sa proie.<\/p>\n<p>\u201c\u00a0Pourquoi faut-il, mon Dieu, que je tue tous ceux que j\u2019aime, ces graines, cet oiseau, mon chien, ma m\u00e8re\u00a0elle-m\u00eame?\u00a0\u201d J\u2019aurais pri\u00e9 pour que l\u2019aigle du Seigneur vienne plonger ses serres dans mon c\u0153ur, et me fasse payer tous mes crimes. \u201c\u00a0Ses serres sont si puissantes qu\u2019elles tuent instantan\u00e9ment\u00a0\u201d\u00a0: \u00e0 pr\u00e9sent me revenaient ces mots d\u2019un Indien \u00e0 la vue de mon cacato\u00e8s, et qui m\u2019avaient terroris\u00e9, avant de comprendre que cet oiseau ne massacrait que des mulots. Pressentais-je qu\u2019un jour je t\u00e2terais de ces griffes\u00a0? Qui sait si elles n\u2019\u00e9taient vraiment empoisonn\u00e9es, comme des fl\u00e8ches d\u2019Indiens, en tout cas il me semblait que j\u2019avais de la fi\u00e8vre, et grelottais d\u2019\u00eatre envahi par une chaleur tropicale. Telle \u00e9tait cette fusion des esp\u00e8ces que j\u2019avais d\u00e9sir\u00e9e, jusqu\u2019au sang je venais de ressentir l\u2019amour d\u2019un animal, qui peut-\u00eatre finirait par avoir ma peau, comme j\u2019avais eu la sienne. Sans cesse me revenait le dernier regard qu\u2019il m\u2019avait lanc\u00e9, avant de partir, comme traqu\u00e9, ou effray\u00e9 par ce qu\u2019il allait faire, ou par cette mort qui l\u2019attendait. C\u2019\u00e9tait le m\u00eame regard que m\u2019avait jet\u00e9 mon chien, tout \u00e0 la fin. Celui aussi, sans doute, qu\u2019ont les insectes enivr\u00e9s de nectar, qui voient se refermer sur eux une fleur carnivore. Celui enfin que personne ne verrait, dans mes yeux, quand je les fermerais. Car les insectes, eux, peuvent parfois se sauver en y laissant une patte\u00a0; alors que moi, mon bras n\u2019y suffirait pas. J\u2019avais beau me le pincer, pour voir si ce n\u2019\u00e9tait pas un cauchemar, je ne m\u2019\u00e9veillais pas de cette fi\u00e8vre, ou de ce d\u00e9sespoir, qui me brouillait l\u2019esprit. Du moins je mesurais, maintenant, tout ce qui s\u00e9pare un cacato\u00e8s d\u2019un ins\u00e9parable.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a que les malheurs, chez moi, qui ne restaient jamais seuls. Apr\u00e8s les parasites et la fuite de mon perroquet, ce furent les orages qui s\u2019abattirent sur mon jardin. Mes plus belles roses en furent d\u00e9truites, comme les premi\u00e8res boutures d\u2019orchid\u00e9es que je venais de planter en pleine terre. Mais le ver n\u2019\u00e9tait-il pas, d\u00e8s le d\u00e9part, dans la fleur, va-t-on se piquer de cultiver des roses quand on ne sait s\u2019occuper d\u2019une mis\u00e8re, n\u2019avais-je pas pr\u00e9tendu usurper la place du Seigneur, \u00e0 d\u00e9placer des continents avec mes orchid\u00e9es, que pouvais-je m\u2019attirer que la foudre, comme tous ceux qui transgressent l\u2019ordre que leur m\u00e8re leur a inculqu\u00e9. Tout cela je le savais si bien que ce saccage ne me surprit pas, ni ne me mit en rage, peut-\u00eatre l\u2019attendais-je, au fond de moi, il me soulagea presque, de me faire expier mon orgueil. D\u2019ailleurs ce ne serait pas assez, et sentant \u00e0 nouveau les serres de mon oiseau qui s\u2019enfon\u00e7aient en moi, je ramassai une pierre afin de briser mes serres de verre. D\u00e9j\u00e0 je voyais voler leurs d\u00e9bris, et se renverser les pots de mes orchid\u00e9es, et leurs l\u00e8vres se d\u00e9chirer, elles m\u2019avaient co\u00fbt\u00e9 trop de peine, ces fleurs, maintenant elles mourraient, toutes les fleurs de ce jardin devaient \u00eatre tranch\u00e9es, pour m\u2019ensevelir, et l\u2019on ne saurait plus si cet enterrement \u00e9tait celui d\u2019un homme ou d\u2019une mar\u00e9e de fleurs. Mais je vis tout cela si bien que ce ne fut plus la peine de l\u2019accomplir, ne savais-je pas depuis longtemps que j\u2019\u00e9tais plus dou\u00e9 pour le r\u00eave, aussi je posai ma pierre, et \u00e0 nouveau me mis \u00e0 r\u00eaver de repartir. \u201c\u00a0Puisque tout a \u00e9chou\u00e9 de ce que je voulais construire, pourquoi ne pas jouir, tout simplement, de ce que Dieu a cr\u00e9\u00e9\u00a0? N\u2019y a-t-il pas d\u2019assez belles fleurs sur terre pour que je m\u2019en contente\u00a0? Qui m\u2019a demand\u00e9 d\u2019apporter dans le nord les splendeurs du Sud\u00a0? Si gu\u00e9rit cette plaie au bras, si cette fi\u00e8vre tombe, ne pourrais-je pas, comme une humble graine port\u00e9e par le vent, retourner dans cette savane pour y prendre racine d\u00e9finitivement\u00a0?\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Mais ce n\u2019\u00e9tait pas cette plaie, d\u00e9j\u00e0 presque cicatris\u00e9e, qui m\u2019emp\u00eachait de partir, ni cette fi\u00e8vre \u00e9videmment imaginaire\u00a0; c\u2019\u00e9tait une fatigue, plut\u00f4t, la foi qui n\u2019y \u00e9tait plus, une envie de se poser, et de prendre racine l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 l\u2019on trouve. C\u2019\u00e9tait presque une paix, qui descendait en moi dans ce jardin d\u00e9vast\u00e9, la paix de qui n\u2019a plus rien \u00e0 perdre, de qui n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 \u00e9couter la po\u00e9sie de Virgile, sous les h\u00eatres qui restent, dans le souvenir d\u2019un chien qui s\u2019appelait Tityre. D\u2019ailleurs comment repartir, maintenant que je connaissais Rose, qui m\u2019\u00e9tait revenue de son voyage, sur un continent o\u00f9 je n\u2019avais pas mis le pied, c\u2019\u00e9tait son tour de raconter, elle avait tellement grandi, durant ce temps o\u00f9 je ne l\u2019avais pas vue, ressemblant toujours plus \u00e0 l\u2019Eglantine de mon enfance, mais de plus en plus douce.<\/p>\n<p>\u201c\u00a0Pourquoi tu restes toujours seul, devant ce panier vide\u00a0? Je sais que tu l\u2019aimais, Tityre, mais il n\u2019a pas l\u2019air de revenir\u2026\u00a0Pourquoi tu ne prendrais pas un autre chien\u2026 M\u00eame s\u2019il revenait, le tien, \u00e7a lui ferait un ami\u2026\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Ces mots, quelques mois plus t\u00f4t, m\u2019auraient mis hors de moi, peut-\u00eatre aurais-je alors jet\u00e9 dehors la petite fille\u00a0; mais l\u00e0, je ne sais pourquoi, je ne r\u00e9agis pas. Un rayon de soleil jouait, dans ce panier, dont l\u2019osier, soudain, parut s\u2019assouplir, se relever doucement vers le soleil, et refleurir.<\/p>\n<p>\u201c\u00a0\u00c7a te ferait plaisir\u00a0?\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Rose devint plus rose encore.<\/p>\n<p>\u201c\u00a0Tu serais d\u2019accord, pour l\u2019appeler Virgile\u00a0? C\u2019est le nom d\u2019un po\u00e8te, qui parlait aux arbres\u2026\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Et le sourire qu\u2019elle eut, pour me remercier, me remplit de ce bonheur que chantent les Bucoliques.<\/p>\n<p>Puisque je resterais l\u00e0, donc, pour Rose et pour quelques racines, autant faire de ce jardin, qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le tombeau d\u2019un chien, le paradis d\u2019un autre. Je ne m\u2019acharnerais plus \u00e0 faire survivre des boutures qui ne voulaient pas prendre\u00a0; celles qui se trouvaient bien ici n\u2019avaient qu\u2019\u00e0 se naturaliser toutes seules. Bien s\u00fbr je les arroserais, quand la pluie ne le ferait pas\u00a0; mais c\u2019en \u00e9tait fini des tapis de feuilles mortes et des engrais, d\u00e9sormais cette terre serait assez bonne pour moi. Sans doute \u00e9tais-je l\u2019une de ces plantes qui gardent leur vieilles feuilles jusqu\u2019au printemps, se demandant si un jour il leur en viendra d\u2019autres, se m\u00e9fiant un peu du neuf tout en le d\u00e9sirant \u2013 et puis soudain, en mars, le vent balaie leurs feuilles, et les plantes se sentent toutes l\u00e9g\u00e8res, toutes pr\u00eates \u00e0 accueillir des boutons de roses. Elles qui se croyaient caduques, persuad\u00e9es qu\u2019elles ne vivraient qu\u2019une saison, et que cette saison-l\u00e0 \u00e9tait sur le point de passer, cet air ti\u00e8de tout \u00e0 coup les ranime, leur s\u00e8ve se r\u00e9chauffe, \u00e0 la pens\u00e9e de ces roses \u00e0 venir, et l\u2019on dirait que monte en elles une seconde jeunesse. Sans doute \u00e9tais-je comme l\u2019un de ces arbres tranch\u00e9s, dont la souche drageonne, contre vents et mar\u00e9es \u2013 peut-\u00eatre que le tronc qui en sort n\u2019a plus la vigueur du pr\u00e9c\u00e9dent, mais peu importe, pourvu qu\u2019il dure, et puisse encore prendre part \u00e0 la lumi\u00e8re du jour, \u00e0 la ti\u00e9deur des nuits, \u00e0 ces parfums qui circulent dans l\u2019air. Plus que jamais j\u2019admirais cette facilit\u00e9 qu\u2019ont les arbres \u00e0 cicatriser leurs blessures, et peut-\u00eatre que la trace n\u2019en dispara\u00eet jamais, mais \u00e7a ne les emp\u00eache pas de fleurir. Peut-\u00eatre aussi que la tige \u00e9corch\u00e9e s\u2019endurcit quelque peu, jusqu\u2019\u00e0 se faire de bois, parfois, mais le plus dur des bois lui-m\u00eame n\u2019est-il pas p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 par les pluies du printemps et ses souffles embaum\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p>\u201c\u00a0Ne dirait-on pas que plus je me fais plante, plus je deviens humain \u2013 comme un Indien\u00a0? Ce que j\u2019ai tant voulu, il suffisait de le laisser faire par les brises et la lumi\u00e8re.\u00a0\u201d Certaines de mes orchid\u00e9es qui en serres d\u00e9p\u00e9rissaient, en pleine terre, \u00e9trangement, depuis les orages paraissaient reprendre. Et ce potager dans lequel j\u2019avais craint de voir un jour transform\u00e9 mon jardin, sans main humaine avait pris place entre les h\u00eatres et le labyrinthe\u00a0: des asperges sauvages s\u2019y \u00e9taient plant\u00e9es, et des graines de fenouil, vol\u00e9es par le vent \u00e0 un champ voisin, les avaient rejointes. D\u00e8s lors je dus me souvenir que le fenouil lui-m\u00eame a des fleurs, d\u2019un blanc ros\u00e9, toutes graciles, et me r\u00e9conciliant avec les l\u00e9gumes, je plantai des carottes rien que pour voir leurs ombelles. \u201c\u00a0Du reste n\u2019appelle-t-on pas l\u00e9gumineuses toutes les fleurs dont le fruit est une gousse? Apr\u00e8s les herbes de l\u2019enfance et les inflorescences de la jeunesse, voil\u00e0 le fruit de la maturit\u00e9. Or n\u2019y a-t-il pas toujours plus de l\u00e9gumineuses \u00e0 mesure qu\u2019on s\u2019approche des Tropiques\u00a0? Les laisser se multiplier ici serait pour moi une fa\u00e7on de retourner l\u00e0-bas. En outre il ne me d\u00e9plairait pas de ne plus me nourrir que de racines, telles ces carottes et ces asperges, pour mieux encore m\u2019attacher \u00e0 cette terre, et n\u2019avoir m\u00eame pas \u00e0 m\u2019acclimater, le jour o\u00f9 je devrai manger par la racine les pissenlits.\u00a0\u201d Ne me nourrissant plus, d\u00e9j\u00e0, que de ce que m\u2019apportait le hasard, il me semblait que les tiges des fraisiers sauvages, avides de donner leurs fruits, se tendaient \u00e0 mon passage. Je buvais des infusions d\u2019\u00e9glantine en songeant \u00e0 la vie que j\u2019avais manqu\u00e9e, aupr\u00e8s d\u2019une jeune fille qui paraissait sauvage \u00e0 force d\u2019\u00eatre civilis\u00e9e. Les jours encore plus songeurs, ma tisane s\u2019aromatisait de ce tilleul qu\u2019avait plant\u00e9 ma m\u00e8re\u00a0; et lorsque me prenait la nostalgie des Tropiques, je cueillais quelques fleurs du jeune acacia que j\u2019en avais ramen\u00e9, et les croquais comme un Indien qui sait combien elles sont sucr\u00e9es. Ainsi se rassemblaient toutes les strates de ma vie, dans ce jardin presque d\u2019Eden o\u00f9 je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 tendre la main pour apaiser ma faim.<\/p>\n<p>Mes plus beaux l\u00e9gumes, pourtant, je les r\u00e9servais \u00e0 mon p\u00e8re, si discret que j\u2019avais peur, parfois, de l\u2019oublier, comme une plante qui s\u2019effacerait peu \u00e0 peu, ne parlant plus, ne marchant plus qu\u2019\u00e0 peine, mais savourant encore les asperges et le soleil. Quelquefois j\u2019avais peur aussi de devenir comme lui, et de me suffire de ce jardin. Le monde me manquait si peu, et avait encore moins besoin de moi. Je n\u2019avais m\u00eame plus envie de parcourir la montagne en qu\u00eate de fleurs rares, j\u2019\u00e9tais pris de vertige face au vide, qui m\u2019oppressait, comme empli de tous ceux qui s\u2019en \u00e9taient all\u00e9s. Etait-ce illusion de pass\u00e9iste, il me semblait qu\u2019il y avait moins de coquelicots et de bleuets qu\u2019en mon enfance. Par les d\u00e9tours et les errances du hasard, du reste, ne voyais-je pas r\u00e9alis\u00e9 le r\u00eave de cette enfance, dans ce jardin o\u00f9 les fleurs des champs et d\u2019autres contr\u00e9es se m\u00ealaient aux roses\u00a0?<\/p>\n<p>Pas un jour ne passait sans que j\u2019y apprenne quelque chose, que les roses sentent diff\u00e9remment selon leur couleur, que les jaunes ont le parfum le plus poivr\u00e9, et les rouges, comme j\u2019aurais pu l\u2019imaginer, le plus suave. Je n\u2019en finirais pas de retrouver ce que j\u2019avais laiss\u00e9 dans ce jardin, ou plus encore\u00a0: lorsqu\u2019un soir, en rangeant mes arrosoirs sous le portail du ch\u00e2teau, je butai contre une bosse \u00e9trange, soudain je reconnus mon bulbe d\u2019amaryllis, mais dix fois plus gros qu\u2019il n\u2019\u00e9tait jadis\u00a0; et les fleurs qu\u2019il donne depuis sont plus paradisiaques encore, et d\u2019un rouge plus invraisemblable, que toutes celles que j\u2019ai vues aux Tropiques. Pour faire fleurir toutes les racines ensevelies dans ce jardin, entre la tombe de Monsieur et celle de mon chien, je n\u2019aurais pas assez de ce qui me restait de vie.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es auraient continu\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9couler ainsi, de la douceur \u00e0 la nostalgie, si Virgile n\u2019\u00e9tait arriv\u00e9. Un matin Rose d\u00e9barqua, toute excit\u00e9e, les bras encombr\u00e9s d\u2019un ballot qui ne cessait de gigoter\u00a0: \u201c\u00a0Regarde ce qu\u2019on a trouv\u00e9 hier, sur le bord d\u2019une route\u00a0!\u00a0\u201d Bien s\u00fbr je n\u2019eus pas besoin de d\u00e9baller son paquet pour savoir ce qu\u2019il contenait, cependant le c\u0153ur me battait, essayant de m\u2019imaginer, mais en vain, la caresse de son poil, et ce sourire que toujours il para\u00eet avoir, et puis ce regard, qui, lorsqu\u2019on le croise, change la couleur du monde, des fleurs et des ins\u00e9parables, \u2013 car comment se figurer la couleur que prendra l\u2019amour, ce nectar de l\u2019impr\u00e9visible. Ainsi, m\u00eame ce nouveau chien ce serait le hasard, port\u00e9 par une Rose, qui me l\u2019am\u00e8nerait, et sans doute ne l\u2019aurais-je pas tant aim\u00e9 si comme Tityre, mon perroquet, ou moi, il n\u2019avait \u00e9t\u00e9 de la famille des abandonn\u00e9s. \u201c\u00a0Que vas-tu faire, maintenant, des jours pass\u00e9s, et puis de ceux qui restent\u00a0?\u00a0\u201d C\u2019\u00e9tait comme si l\u2019histoire, par l\u00e0, se r\u00e9crivait autrement, ce pr\u00e9sent ramenant tout \u00e0 lui, comme aux m\u00e9andres du sentier tout \u00e0 coup une clairi\u00e8re donne sens. Longtemps j\u2019avais craint de trahir Tityre en reprenant un autre chien \u2013 et l\u00e0, par ce que je vivais, c\u2019\u00e9tait \u00e0 Tityre aussi que je rendais vie. Car aucun chien n\u2019aurait pu \u00eatre aussi diff\u00e9rent que Virgile, aussi joueur et joyeux que Tityre \u00e9tait paisible et pensif\u00a0; mais sous une autre humeur, c\u2019\u00e9tait le m\u00eame amour qui m\u2019envahissait. C\u2019\u00e9tait comme si je m\u2019\u00e9tais retourn\u00e9, sans y penser, sur une branche qui aurait craqu\u00e9, comme sous le poids d\u2019un cacato\u00e8s, et que subitement je me retrouve dans la lumi\u00e8re, une mer \u00e9tincelante de soleil.<\/p>\n<p>Et depuis je ne vois plus passer les jours, comme \u00e9bloui, par cette clart\u00e9, par la beaut\u00e9 de Rose qui s\u2019\u00e9panouit, par cette tendresse que me rend mon chien. C\u2019est comme si ma m\u00e8re \u00e9tait revenue, entre les h\u00eatres et les tilleuls, ainsi que l\u2019avait esp\u00e9r\u00e9 mon p\u00e8re. Mon p\u00e8re est mort, comme une plante qui a \u00e9puis\u00e9 sa s\u00e8ve, et lui aussi, comme ma m\u00e8re, vu qu\u2019il n\u2019\u00e9tait ni un chien ni le Ma\u00eetre, il fallut le laisser au cimeti\u00e8re, mais j\u2019avais fait assez d\u2019\u00e9conomies, \u00e0 me nourrir de carottes et d\u2019acacia, pour qu\u2019il ne finisse pas dans la fosse commune. Du reste je sais maintenant que les humains comme les fleurs peuvent se replanter o\u00f9 bon leur semble \u2013 ma grand-m\u00e8re aussi n\u2019est-elle pas ici, dans l\u2019\u00e2me d\u2019une amaryllis\u00a0? Parfois je me demande en quoi je me transformerai, quand je serai sous terre, comment elle jugera, cette terre, le labeur du piteux jardinier que je fus, car s\u2019il est vrai que ce jardin est une splendeur, ce n\u2019est vraiment pas ma faute. Quel arbre, ou quel arbuste, germera de mon corps, un paisible tilleul ou un \u00e9glantier, ou bien quelle fleur, de la mis\u00e8re ou l\u2019orchid\u00e9e\u00a0? Mais soudain une coccinelle passe, je chasse un souvenir \u00e9carlate, tandis que Virgile aboie, et je pense \u00e0 autre chose. Parfois me prend l\u2019envie de d\u00e9crire la perfection d\u2019une fleur, mais les fleurs ne sont-elles plus \u00e9ternelles qu\u2019aucun \u00e9crit, quand mon papier serait en poussi\u00e8re n\u2019y aurait-il pas encore des amaryllis, depuis longtemps d\u2019ailleurs je n\u2019use plus de papier, car comment mes mots vaudraient-ils la mort de l\u2019arbre dont il serait fait? Comme le po\u00e8te des Bucoliques, je grave mes amours dans l\u2019\u00e9corce des arbres, pour qu\u2019avec ceux-ci mes amours continuent de grandir. Toujours fascin\u00e9 par la po\u00e9sie de la botanique, il m\u2019arrive de songer que si j\u2019avais eu une fille, je l\u2019aurais appel\u00e9e Ombelle, ou bien Corymbe. Mais comme il y a ma Rose, je n\u2019ai pas de regrets, ni de peur, sachant que quand je n\u2019y serai plus, elle veillera sur mes fleurs. Et quand je contemple ce jardin, je peux me dire\u00a0: voil\u00e0 ma vie.<\/p>\n<p>\u201c\u00a0Mais enfin, Monsieur, me direz-vous ce que fut votre vie\u00a0?\u00a0\u201d<\/p>\n<p>\u201c Ne le voyez-vous pas\u00a0? Quelques roses, un peu de prose, et puis quelque chose, parfois, qui ressemblait \u00e0 une gr\u00e2ce\u2026 Regardez, l\u00e0, je caresse mon chien, et il me semble que je suis heureux.\u00a0\u201d<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8211; Et vous, Monsieur\u2026 &#8211; Moi je ne suis pas un Monsieur. &#8211; Peu importe, mais comment gagnez-vous votre vie\u00a0? &#8211; Ma vie je ne l\u2019ai pas gagn\u00e9e mais perdue. &#8211; Allez-vous me r\u00e9pondre\u00a0? Que faites-vous dans la vie\u00a0? &#8211; Moi Monsieur je ne suis pas dans la vie, je suis dans ce jardin. &#8211; &hellip; <a href=\"http:\/\/sandrinewillems.com\/?page_id=714\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;L&rsquo;amaryllis et la mis\u00e8re&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/sandrinewillems.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/714"}],"collection":[{"href":"http:\/\/sandrinewillems.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/sandrinewillems.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/sandrinewillems.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/sandrinewillems.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=714"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/sandrinewillems.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/714\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":722,"href":"http:\/\/sandrinewillems.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/714\/revisions\/722"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/sandrinewillems.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=714"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}