Devenir oiseau

Introduction à la vie gratuite

Alors que j’étais psy dans une ville dorée, asphyxiée par un désespoir ambiant, sans pensée ni beauté, j’ai « lâché » mes patients, pour partir vers l’inconnu d’une ville blanche, où je me mettrais à chanter. Ce que j’ai vécu comme le passage, décrit par Kierkegaard, de l’éthique au religieux, acte de foi absurde, « en rien », sinon en la grâce de vivre. Où l’on apprend à vivre de presque rien, « comme l’oiseau des champs et le lys des vallées ». Où ce qu’on appelait l’amour devient reliance, non plus seulement aux humains, mais aux animaux, aux morts, au cosmos. On se met alors à écouter les oiseaux comme de vrais vivants, et, un instant, c’est le réenchantement du monde. Mais à la joie d’être là, dans la lumière, se mêle l’angoisse insoutenable d’avoir à mourir. Et sentir que « tout est plein de dieux », n’empêche pas, parfois, une solitude abyssale – un manque d’intime à en crier. Où l’amour reste à inventer, dans le tissage de territoires partageables, de singularité à singularité, rugueuses et irremplaçables.
Sans illusion, mais faisant place à une autre façon de vivre l’absolu. Où l’amour amoureux, au lieu de nous fermer au monde, devient ouverture radicale. Où à travers quelqu’un, on finit par tomber amoureux du monde.

Un texte délibérément inclassable, passant avec désinvolture de l’intime à la métaphysique, de Deleuze aux penseurs de l’Inde ancienne, et du récit à la poésie.


Extrait :

Et quand je le voyais, mon jeune professeur aux yeux noirs, se mouvoir dans la vie tel un jeune dieu dansant, condensant en chacun de ses gestes toutes les grâces de la vie, comme s’il avait mille bras pour l’étreindre, quand je le voyais, mon bouddhiste, alliant dans le bleu de son regard l’acuité de Shiva à la compassion de Bouddha, et la force de l’intelligence à une fragilité tendre, quand je le revoyais, mon fou de physicien, efflanqué tel un oiseau de nuit affamé, avec ses yeux trop grands pour être de ce monde, quand je les regardais, fascinée, ne pouvant les toucher, comme si à trop m’en approcher je risquais de me faire foudroyer, parfois je me demandais si malgré cette souffrance, toute ma vie, de n’avoir pu atteindre ceux-là que j’adorais, je me demandais s’il est quelque chose que je préfère, en cette vie, à cette brusque incarnation du divin sur terre, dans le geste ou le regard d’un être.